La joie de vigne de Pascal Marchand

Avec le temps et l’expérience acquise, le vigneron Pascal Marchand est passé d’une position «d’extracteur» à celle «d’infuseur», privilégiant une douceur de diffusion de la couleur et des tanins pour ses pinots.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Avec le temps et l’expérience acquise, le vigneron Pascal Marchand est passé d’une position «d’extracteur» à celle «d’infuseur», privilégiant une douceur de diffusion de la couleur et des tanins pour ses pinots.

J’avais 12 ans lorsque je portai pour la première fois à mon nez et à mes lèvres le troublant Vosne-Romanée aux Malconsorts 1961 de la maison Cathiard-Molinier. C’était en 1967, à la table du paternel. Il faut bien démarrer quelque part, me direz-vous.

C’est à 18 ans, au début des années 1980, que le Québécois Pascal Marchand, lui, s’aventure chez les Burgondes, où il développe une idylle et, à peine quelques années plus tard, se voit offrir le poste de régisseur au Clos des Épeneaux, du côté de Pommard. Il tirera sa révérence tout juste à la veille du millénaire après avoir porté le domaine du comte Armand à des sommets d’expression. Pas si mal démarré, me direz-vous !

S’enchaîneront tour à tour un poste de vinificateur pendant quelques millésimes au Domaine de la Vougeraie de la famille Boisset, une activité de consultant hors continent (Chili, Ontario, Uruguay, Californie, etc.), avant de se mettre à son compte avec une petite société de négoce. Une rencontre déterminante avec le Canadien Moray Tawse (Tawse Winery, Niagara) allait étoffer plus encore cette activité en 2010 avec la fondation de la Maison Marchand-Tawse.

Aujourd’hui, la société ayant pignon sur chai à Nuits-Saint-Georges dispose d’environ huit hectares de vignoble complétés, pour parts égales, d’achat de raisins couvrant une trentaine d’appellations pour un total d’une cinquantaine d’étiquettes différentes. La dernière acquisition ? Accrochez votre tuque avec d’la broche : 1/10e d’acre en Musigny ! Autant dire un mouchoir de poche. Sauf que ce sont des larmes d’extase qui le mouillent !

Grand cru

Grand cru, c’est le titre du documentaire réalisé par David Eng qui mouillera, lui, nos écrans en avril prochain. Pascal en est bien évidemment l’alchimiste en chef et le film se veut une incursion organique, sensuelle, naturelle et profondément humaine du métier de vigneron. Surtout qu’il a été tourné en 2016, millésime exceptionnel sur le plan qualitatif, mais très en deçà sur celui des volumes, avec une dame Nature très fâchée contre les artisans bourguignons.

La tension se sent d’ailleurs tout au long du documentaire. On n’imagine pas, nous, notre verre de bourgogne à la main, tout béatement pétris de bonheur, que ces mêmes artisans vivent un stress climatique qui, depuis une décennie ou deux, ne semble pas vouloir baisser la garde. Le phénomène ne va pas se résorber, et les petites structures qui n’ont pas les reins assez solides disparaissent déjà ou disparaîtront à court terme.

Cette réalité oppressante ne doit pas faire oublier la justesse de ton du film et le caractère bouillonnant de Pascal, devenu plus philosophe (et toujours poète) au fil des ans. Il faut d’ailleurs le voir au milieu du vignoble, abattu mais se tenant dans ses bottes devant un mildiou galopant, demeurer sur ses positions de ne pas traiter ses vignes. L’homme a des principes et la culture en biodynamie qu’il pratique, sans être une religion, le conforte chaque jour dans sa décision de livrer des chardonnays et pinots noirs sains et bien vivants. À ses fils Odilon et Paul-Aimé, à sa compagne Amandine et à nous tous, amoureux fous de cette Bourgogne éternelle.

Avec le temps et l’expérience acquise, Pascal est passé d’une position « d’extracteur » à celle « d’infuseur », privilégiant, comme ses amis Lafon, Giboulot ou encore Rion, une douceur de diffusion de la couleur et des tanins pour ses pinots. Beaucoup de chemin parcouru depuis ses premiers pommards ! Ses vins s’envolent rapidement. Tout de même, quelques-uns sont dégustés.

Bourgogne 2013, Pascal Marchand (28,20 $ – 11215736). Discret, délicat même, et pourvu d’une tendre infusion fruitée. (5) ★★★

Vosne-Romanée 2012 (n.d.). Un « village » de premier ordre, avec juste ce qu’il faut de charnu dans le fruité et de distinction par sa race. Arrive à maturité. (5+) © ★★★ 1/2

Nuits-Saint-Georges 2014 (66,50 $ – 13387144). Un classique, qui ne manque ni de fruit, ni de structure, ni de tenue. Tiendra bien. (10+) © ★★★ 1/2

guideaubry@gmail.com

Une tout autre perception nous est rendue de l’Espagne viticole en la personne d’Alvaro Palacios. Moins l’homme du tempranillo que de la garnacha, qu’il assume et assure en ses vignobles familiaux (bios et biodynamiques) du côté du Priorat comme de la Rioja orientale. Mais Alvaro est aussi l’homme du cépage mencia qui, en appellation Bierzo, semble en voie de devenir le petit chouchou espagnol de cette fin de décennie.

Mais ce qu’il y a de formidable avec le vigneron, c’est qu’il vous fait humer une Espagne nouvelle, libre de ce vernis vieillot qui pesait à une certaine époque sur la production nationale. Partisan de la ligne claire et de la tonalité précise, Palacios joue du tanin et de la fraîcheur de ses cépages en les modulant sur la portée musicale du terroir, des altitudes et des expositions en fonction de crescendo harmonieux à souhait. Jean-Claude Berrouet, qu’il a côtoyé à Petrus, ne serait pas ici dépaysé devant l’élégance, la brillance et le poli manifestes des tannins soutenant la trame narrative de l’ensemble de ses vins.

Je piste l’ensemble de sa production depuis une bonne quinzaine d’années. Jamais, jusqu’à ce jour, Alvaro Palacios n’a été aussi pointilleux dans sa démarche. La signature est évidente. La moindre anfractuosité de terroirs, l’impact des densités de plantation ou encore la sélection clonale appropriée se subordonnent presque chez lui à cette volonté de livrer un vin éminemment digeste, mais aussi doté d’un véritable pedigree de naissance. De la haute couture espagnole ! Voici quelques vins issus des trois appellations dégustés en rafale en sa présence dernièrement :

Rioja – Alfaro

Placet 2016, Alfaro (35,50 $ – 11858555). Le seul blanc de la maison à base de viura d’une trentaine d’années, mais quel vin ! L’amplitude d’une marsanne derrière sa robe or, ses arômes de poire et sa longue et ronde finale sur l’abricot sec. Inspirant. (5 +) © ★★★ 1/2

La Montessa 2015, Alfaro (19,90 $ – 10556993). L’homme de la garnacha frappe juste ici avec un fruité qui offre du croquant mais aussi une sève soutenue, fraîche, presque saline. Comment se lasser ? Surtout à ce prix ! (5) ★★★

Priorat – Gratallops

Camins del Priorat 2016, Gratallops (28,45 $ – 11180351). Avec un sourcing, comme aiment à le dire nos amis parisiens, en provenance de neuf villages et d’un assemblage de cinq cépages où 35 % de grenache, entre autres, s’affiche dignement, ce Camins élève le débat et multiplie les pistes tout en demeurant encore une fois dynamique et friand, juvénile et d’une précision d’enfer. Il y a ici du mouvement et un bonheur de vivre évident. On sourit après boire ! (5) © ★★★ 1/2

Les Terrasses 2015 (48,50 $ – 12853115). Le terroir métamorphique où l’ardoise est reine crée une tension supplémentaire sur cet assemblage grenache-carignan vieilles vignes. La sensation fruitée-minérale est ascensionnelle, la bouche, découpée froidement, la trame linéaire, rehaussée d’une touche très fraîche de zeste d’orange. (10 +) © ★★★★

Finca Dofi 2015 (84,50 $ – 705764). Les vieux clones de grenache (petites baies affublées de court-noué) fichés à haute densité dans les sols filtrants de ce vignoble de 10 hectares offrent des arômes d’une classe on ne peut plus splendide ! Les tanins étoffent une bouche fine, régalante, mais aussi sérieuse, se resserrant avec élégance sur la longue finale. Quelle maîtrise ! (10 +) © ★★★★

Bierzo – Corullon

Pétalos 2015 (24,50 $ – 10551471) et (50 $ le 1.5L – 12284231). À vous procurer sans faute ce format magnum qui fera de vous l’amphitryon de la situation dans une dizaine d’années ! Ce multiparcellaire où trône le cépage mencia offre le visage sincère mais aussi cabotin de gamays de crus qui se rencontrent pour une fiesta bien arrosée. De la couleur, de la générosité, des tanins sphériques, juteux, riches et sexy. Résister ? Pas question ! (5 +) © ★★★ 1/2

Villa Corullon 2015 (52,50 $ – 13114103). Une multitude de petites parcelles, issues d’un ensemble de moins de neuf hectares de vieilles vignes où les sous-sols jouent de complexité, rendent compte ici de mencia, mais aussi de cépages blancs (9 %) d’une rare pertinence. Simplement somptueux, avec ce caractère multipiste, élégant et raffiné, qui fouille en détail, en profondeur. Grand vin de terroir, mais aussi d’homme qui sait l’écouter pour mieux le faire parler. (10 +) © ★★★★ 1/2

Moncerbal 2015 (117 $ – 13114074). Quartz et granite décomposé « compressent » pour le moment l’expression de ce grand rouge promis à des lendemains magiques. Exceptionnelle qualité de tanins une fois de plus, avec des notes d’agrumes mûrs qui, toujours avec l’impact terroir, éclairent, tonifient et allongent l’ensemble. Magistral ! (10 +) © ★★★★ 1/2


Légende

(5) à boire d’ici cinq ans
(5+) se conserve plus de cinq ans
(10+) se conserve dix ans ou plus
© devrait séjourner en carafe
★ appréciation en cinq étoiles