Le vieux renard et la jeune louve

Michelle Bouffard et Jacques Benoit sont deux passionnés de vins qui, chacun à leur façon, prennent le pouls, dans leurs ouvrages respectifs, de la passion des Québécois pour le vin.
Photo: Jean Aubry Michelle Bouffard et Jacques Benoit sont deux passionnés de vins qui, chacun à leur façon, prennent le pouls, dans leurs ouvrages respectifs, de la passion des Québécois pour le vin.

La sommelière Michelle Bouffard n’a bien évidemment rien à voir avec un vieux renard argenté aux poils lustrés et l’ex-journaliste Jacques Benoit, avec une jeune louve palpitante sous la sensualité trouble d’un Chambolle-Musigny 1er cru Les Amoureuses. Laissons cela à Jérôme Bosch et à son hallucinant bestiaire pour aller boire ailleurs. Ils seraient plutôt deux passionnés de vins qui, chacun à leur façon, prenaient le pouls récemment, dans leurs ouvrages respectifs, de la passion des Québécois pour le vin. Quelques mots sur ce duo complémentaire.

La jeune louve

C’est avec Dis-moi qui tu es, je te dirai quoi boire (Cardinal) que l’animatrice, chroniqueuse, musicienne mais aussi, et surtout ici, intervieweuse Michelle Bouffard sonde, charme, écoute et cerne une vingtaine de personnalités québécoises qui lui ouvrent en retour — à leur insu — leur boîte de Pandore bachique. L’astuce est belle et le résultat profondément humain. Ici, c’est son métier de sommelière qui lui permet de sculpter la clé assurant le déclic des âmes de chacun.

Ainsi, que ce soit avec Anne Dorval, Fred Pellerin, Anne-Marie Cadieux, Emmanuel Bilodeau, Kim Thúy, Christian Bégin, Monique Giroux ou encore Patrick Lagacé, pour n’en citer que quelques-uns, l’auteure propose une mosaïque de vins qui colle à l’image de chacun. Et c’est là que l’intervieweuse — au talent d’une rare sensibilité, faut-il le souligner — s’amuse à dégager ces traits de caractère qu’elle s’empressera de fusionner avec tel ou tel vin de telle ou telle région.

Qu’ils soient passionnés, généreux, cultivés, sensibles, rigoureux, insaisissables, caméléons, sérieux, directs, timides, inquisiteurs, authentiques, raconteurs, enracinés, légendaires ou encore timides, femmes et hommes se racontent, mais surtout s’exposent à découvrir, sous le regard amusé de Bouffard, ces vins qu’ils aiment et qui coulent dans leurs veines. En ce qui me concerne, il s’agit d’une symbiose réussie !

Le vieux renard

Le vin... est une drogue ! (La Presse). Précédant la légalisation prochaine de l’herbe du diable et la douce confusion susceptible d’altérer les sens de chacun d’un océan à l’autre, Jacques Benoit, auteur et ex-chroniqueur vin à La Presse pendant plus de trois décennies, n’y va pas avec le dos de la pipette lui non plus, mais ici, l’euphorie est ailleurs.

Le collègue et ami de longue date, tout juste retraité, passe ici au confessionnal (de la Régie des alcools) en avouant avoir été happé avec cette drogue douce qui, telle la lecture, « ce vice impuni » de Valéry Larbaud, allait l’élever jusqu’au « nirvanesque » pinot noir de Bourgogne dont il est aujourd’hui, bien malgré lui, un dépendant affectif avoué et consentant.

L’auteur radiographie, à la façon d’un Champlain Charest dans ses temps de libres libations, cette Belle Province qui, des années 1950 jusqu’à aujourd’hui, est irriguée par l’enthousiasme de Québécois dont l’appétit pour le jus fermenté de la treille ne semble pas vouloir se tarir. Au contraire ! Vous avez souvenir de ces Cos d’Estournel et autres Sassicaia vendus alors à La Maison des vins de Montréal au prix démentiel d’un peu plus de… 15 $ le flacon ?

Ces « mémoires d’un dégustateur passionné », écrits dans un style aussi fluide et croquant qu’un gamay de chez Lapierre, nous font rencontrer un homme sensible, parfois exalté, mais toujours soucieux de précision et d’intégrité. Il se raconte à travers ses nombreux voyages vinicoles, ses nombreuses dégustations pas piquées des hannetons, mais aussi par l’entremise de ses rencontres avec ces femmes et ces hommes du vin, ici comme ailleurs, qui l’ont gentiment poussé vers cette drogue dont l’ivresse est ici élevée au rang de poème. Rusé, le Benoit !

guideaubry@gmail.com

La biodiversité piémontaise de la famille G. D. Vajra

Alors que Mai 68 et la guerre du Vietnam bousculent une époque déjà particulièrement mouvementée, le jeune Aldo Vaira s’installe du côté de la commune de Barollo où, au fil des ans, se met en place une mosaïque de parcelles dont le Bricco delle Viole devient rapidement le vaisseau amiral. Aujourd’hui, avec ses 40 hectares, non seulement la nouvelle génération sur place consacre ses efforts à préserver une faune et une flore uniques dans un contexte de biodiversité exemplaire, mais elle peaufine aussi des cuvées dont la finesse d’expression révèle avec beaucoup de sincérité les moindres variables liées aux exceptionnels terroirs locaux.

Des cuvées (actuellement au nombre de 16) nées de vignobles en altitude où un mode de culture agrobiologique et biodynamique trace des vins précis, digestes, d’une verticalité et d’une tension manifestes. À noter que les sols profonds de marnes, de coquillages et de manganèse (notamment du côté Bricco delle Viole) confèrent aux vins des trames toujours fraîches, d’une étoffe serrante et pourvue de tanins fins. Combiné à l’altitude (plus de 400 mètres) et à des écarts notables de température diurne et nocturne, cela fait que la production affiche toujours une buvabilité de premier ordre. Un style que j’aime personnellement et que je vous recommande. Voici six vins dégustés, dont certains arriveront sous peu sur les tablettes.

Riesling Petracine 2016 (46,25 $ – 13504603). Avec seulement deux hectares, ce riesling bien sec, vivace, mordant et hautement minéral (dans l’esprit des confrères de la Nahe allemande et de la Wachau autrichienne) est d’une précision diabolique avec ses notes de tilleul et de citron confit. Les sols sablonneux lui confèrent finesse et style. Top ! (5+) ★★★1/2 ©

Dolcetto d’Alba 2016 (23,90 $ – 13553413). Le meilleur d’une syrah et d’un gamay qui auraient fait la fête toute la nuit tout en demeurant dispos au petit matin ! C’est violacé, juvénile, souple, satiné, d’excellente tenue fruitée. Et toujours cette pureté. On en redemande ! (5) ★★★

Barbera d’Alba 2015 (27,30 $ – 13112167 – à venir en mars). De la couleur, du fondu, un fruité plein de vie, à la fois mûr et accrocheur, et une finale légèrement saline qui donne soif. (5 +) ★★★

Langhe Rosso 2015 (22,70 $ – 12464953 – à venir). Pas moins de sept cépages s’assemblent dans une belle synergie pour tracer le profil des nombreuses parcelles locales tout en fournissant un aperçu du savoir-faire maison. Le corps est moyen, l’ensemble parfumé, presque délicat, mais de belle longueur. (5) ★★★

Barolo Albe 2012 (48,75 $ – 13112141). Les trois vignobles qui s’assemblent pour réaliser cette cuvée regardent ici le soleil levant (albe veut dire aube) tout en s’enrichissant par la suite de la chaleur plein sud. Le résultat est harmonieux, élégant, fin et détaillé, avec un écho terroir évident. La grâce fait vin. (5 +) ★★★1/2

Barolo Bricco delle Viole 2013 (98,25 $ – 12997400). Exposé aux vents des Alpes toutes proches, ce cru perché en altitude offre une lente montée de tanins en bouche avec, au sommet, une expression fruitée et minérale des plus civilisées. À surveiller lors d’un prochain arrivage. (10 +) © ★★★★

Légende

(5) à boire d’ici cinq ans
(5+) se conserve plus de cinq ans
(10+) se conserve dix ans ou plus
© devrait séjourner en carafe
★ appréciation en cinq étoiles