Trinquer contre les bombes

Paris — Encore sous le coup des attentats, les bistrots parisiens fêtaient jeudi avec une solennité inhabituelle la traditionnelle arrivée du Beaujolais nouveau, un millésime 2015 également devenu à l’étranger le symbole d’un art de vivre pris pour cible par les djihadistes.

Si les professionnels promettent cette année un millésime exceptionnel, les éternels débats sur le goût de banane ou de mûre de ce vin primeur font place cette année à des considérations plus graves.

« Il ne faut rien lâcher », déclare Marie, une productrice attablée rue des Petits Carreaux, une artère très commerçante du coeur de Paris.

Face à son verre de Beaujolais, cette habituée du bistrot La Grappe d’Or explique qu’elle s’est installée en terrasse « en réaction » aux attentats djihadistes, qui ont fait au moins 129 morts et 352 blessés le 13 novembre et visé notamment des cafés et restaurants parisiens.

Cette rue du quartier des Halles est comme à l’accoutumée très fréquentée, mais le responsable du bar se plaint d’une fréquentation réduite de moitié en soirée. Au restaurant d’à côté, Les Petits Carreaux, la patronne offre un verre de Beaujolais aux habitués, beaucoup moins nombreux que d’ordinaire. « Il faut conserver la tradition », lance-t-elle.

Une cinquantaine de vignerons du Beaujolais ont, eux, décidé de sillonner la capitale dans de vieilles voitures 2CV, « symbole de tradition française ». « À l’heure où la culture et l’art de vivre français sont attaqués », la profession a choisi de maintenir les célébrations prévues, mais en les accompagnant d’une minute de silence.

Percée des tonneaux

Le Beaujolais avait coulé à flots dès mercredi soir sur la place des Terreaux à Lyon, capitale de sa région de production, avec la traditionnelle percée des tonneaux à minuit. Une minute de silence y a été observée, non loin du parterre de fleurs et de bougies installé devant l’hôtel de ville en hommage aux victimes.

« Le choix de maintenir la fête a été difficile mais il faut continuer à vivre », a lancé, un verre à la main, Sébastien Dupré, viticulteur à Saint-Lager et membre des Jeunes Agriculteurs à l’origine de l’événement.

« C’est notre culture d’être ensemble. Le vin, c’est quelque chose qui se partage », faisait de son côté valoir Philippe Marx, directeur commercial d’une coopérative.

Au Japon, premier client à l’étranger du Beaujolais, les festivités ont aussi été marquées par un hommage aux victimes.

Une quarantaine de personnes, réunies à Tokyo lors d’un événement organisé par le groupe japonais de boissons Suntory, ont observé une minute de silence, avant de lever leur verre. Un geste habituellement plutôt réservé aux funérailles, qui a cette fois remplacé la traditionnelle façon de trinquer en entrechoquant son verre.

« Nous nous sommes demandés si nous devions maintenir cette occasion mais nous pensons que ne devons pas changer notre quotidien, et que ce pourrait être un signe de soutien pour la France », a déclaré Yuji Yamazaki, p.-d.g. de Suntory Wine International.

À Londres, où vit une nombreuse communauté française, Laurent Faure, propriétaire du Vieux Comptoir, a maintenu lui aussi le programme habituel.

« Cette année est effectivement particulière », reconnaît ce caviste du quartier de Marylebone, qui s’attend à « des témoignages de solidarité et de soutien de beaucoup de participants, dont les nationalités sont très variées. Nous aurons ainsi des Anglais et des Français, mais aussi des Américains, des Russes, des Italiens et Espagnols ».