Entre soulagement et inquiétude

Alain Slythe, propriétaire du bar Le Bal du Lézard, à Québec, se prépare à la réouverture vendredi.
Photo: Francis Vachon Le Devoir Alain Slythe, propriétaire du bar Le Bal du Lézard, à Québec, se prépare à la réouverture vendredi.

Le mobilier de terrasse empilé et la préparation des fûts de bière montrent que le jour J est imminent. Fermé depuis le 1er octobre, Le Bal du Lézard, dans le quartier Limoilou à Québec, ouvre ses portes aujourd’hui, vendredi, si le beau temps est de la partie. Un moment marqué par une certaine fébrilité.

De vieux succès rock bourdonnent autant que le bruit des passants qui profitent du soleil radieux. À travers le brouhaha, le propriétaire, Alain Slythe, accueille l’équipe du Devoir dans son bar avec un sourire détendu. Visiblement, la pause forcée l’a reposé. « J’ai fait du ski de fond deux, trois fois par semaine cet hiver », dit-il pour expliquer le bon dans toute cette tempête pandémique.

« Je suis chanceux. Tout le staff revient, c’est super le fun et c’est une affaire de moins à gérer. On a eu une réunion lundi, tout le monde est content. […] Les clients ont hâte de revenir aussi », ajoute-t-il. On sent ici un certain soulagement.

« Quand la fermeture des restaurants et des bars a commencé, je pensais que ça allait donner une méchante claque. La pandémie a grugé ce qu’on avait réussi à amasser dans les années antérieures. Pas avoir eu de subventions, je n’aurais pas pu durer plus de six mois sans sortir de l’argent que j’ai mis de côté. Je ne sais pas si je l’aurais fait. Mais j’aurais été triste de finir de cette façon-là », admet celui qui, à 64 ans, lorgne la retraite dans quelques années.

Bon pour le moral

Du côté de la Nouvelle Association des bars du Québec (NABQ), lancée en avril 2020 en plein tumulte de COVID-19, l’ouverture des bars et des salles à manger réjouit aussi. « Le moral des troupes est bon. Ils font [à nouveau] ce qu’ils aiment dans la vie. Il y a un semblant de retour à la normale. Ça va ramener une espèce de pH dans la vie des propriétaires de bar. La crise du personnel, ça se résorbe aussi », indique son fondateur, Pierre Thibault, également propriétaire de la taverne Saint-Sacrement, dans le Plateau Mont-Royal.

Plus de surveillance ?

Sa crainte, maintenant, c’est de devoir faire plus de surveillance que de service et d’argent. « Tant qu’on n’est pas au palier vert, on ne peut pas avoir plus de deux adresses différentes à une table. Ça va être hyperproblématique à contrôler. On a demandé au ministère de la Santé et des Services sociaux de revoir tout ça. Il y a une révision à faire, maintenant qu’on est vaccinés, que les parcs débordent et que les gens se voient pareil. C’est quoi la différence entre un terrain privé où il y a une dizaine de personnes d’adresses différentes et un bar où il y a le masque, les plexiglas et les stations de Purell ? »

Pour Alain Slythe, il est important de trouver un juste milieu. « Les trois mois où on a été ouvert l’an passé, ç’a été, disons… plate. Le staff jouait à la police. On est un bar de quartier, il y en a que ça fait 30 ans qu’ils viennent ici. Là, ça faisait quatre, cinq mois qu’ils ne s’étaient pas vus. Ça changeait continuellement de table. C’était difficile à gérer. Et j’avais peur, quand j’ai vu les éclosions ailleurs, que ça m’arrive à moi aussi. »

Avec les débordements comme il y en a eu récemment au parc Victoria, à Québec, ou au centre-ville de Montréal en début de semaine, il craint « que le monde vire un peu fou. Je les comprends, ça fait longtemps qu’on vit des mesures plates, mais je sens aussi qu’on va avoir à gérer ça. Il y a quand même des mesures qu’il va falloir continuer de suivre pendant un certain temps. » Hormis l’enthousiasme qui sera peut-être un peu trop débordant, ce qui préoccupe encore plus Pierre Thibault, c’est que certains de ses membres n’arrivent tout simplement pas à ouvrir. Sur les 250 membres, 21 ont déjà fermé leurs portes en raison de la pandémie. « C’est important que je le dise : le gouvernement nous a passé de l’argent pour payer les propriétaires d’immeuble, Hydro-Québec, Gaz Metro, nos prêts à la banque, explique-t-il. On nous a prêté de l’argent pour payer les plus riches qui, eux, n’ont eu aucune perte. Au final, on se retrouve avec une dette de 100 000 $ et on n’a pas roulé notre business 12 mois sur 15. »

Les plus en danger

Les boîtes de nuit, les discothèques et autres dive bars sont les milieux les plus en danger, selon le fondateur de la NABQ. « Ce sont eux qui se retrouvent les premiers fermés, les derniers ouverts. Le discours qu’on a au ministère de l’Économie, c’est qu’ils veulent aider de façon globale. Nous, on leur dit : une buvette qui sert des plateaux de charcuteries, ce n’est pas la même chose qu’une boîte de nuit dans le Village à Montréal. Et là-dessus, ils ne veulent même pas ouvrir la parenthèse », affirme M. Thibault. Il souligne du même coup que ces établissements ont tout pour faire rouler l’économie, avec des capacités de 200 à 300 personnes et d’importantes masses salariales. « Au gouvernement, ils ont comme jeté l’éponge, disant qu’ils ne peuvent pas sauver tout le monde. Il y a quelque chose qui ne fonctionne pas dans l’aide donnée aux entreprises. »

Une fois les affaires relancées, Pierre Thibault se promet de revenir à la charge sur le dossier. « Ce qui est réjouissant, c’est de voir comment les clients sont heureux de nous retrouver. Ça nous donne envie de nous battre encore pour la prochaine année. »