«Chef en pandémie»: secrets de cuisine confinée

Un nouveau documentaire raconte l’expérience des copropriétaires du restaurant Montréal Plaza, le chef Charles-Antoine Crête (à gauche) et Cheryl Johnson (à droite), au plus fort du confinement.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Un nouveau documentaire raconte l’expérience des copropriétaires du restaurant Montréal Plaza, le chef Charles-Antoine Crête (à gauche) et Cheryl Johnson (à droite), au plus fort du confinement.

« Le samedi 14 mars, ç’a été le dernier service. On a fermé la cabane. Le feeling était que tout va tomber. » C’est avec ces mots du chef Charles-Antoine Crête que commence le documentaire Chef en pandémie, une incursion dans l’univers de la restauration et les dédales d’une crise où tout doit être réinventé. À travers les mois d’incertitude captés par Marie-Philippe Gilbert et Van Royko, on y suit Crête et sa partenaire Cheryl Johnson, les copropriétaires du Montréal Plaza, dans une aventure dont on connaît trop bien la fin. Et ses suites.

« Van Royko et sa copine [Marie-Philippe Gilbert] sont arrivés en disant : “On pourrait faire des recettes !” [J’ai dit :] “Euh, non”, relate en riant Charles-Antoine Crête au téléphone. Je leur ai dit : “Si ça vous tente [de filmer], on ne sait pas ce qui se passe [en ce moment]. Au pire, ça donne rien, on aura eu du fun. On va se faire un film et on va le garder entre nous autres et ça fera des bons souvenirs.” Finalement, on ne l’a pas gardé entre nous autres, mais ça fait des bons souvenirs pareil ! »

Les bons souvenirs, ils se succèdent dès les premières semaines de fermeture jusqu’à la réouverture du Montréal Plaza le 3 septembre — un grand moment d’émotion. Entre les deux, on est happé par tous les défis qui s’enchaînent pour les deux comparses dont l’humeur et l’humour donnent le ton au récit. Tout comme l’esthétique visuelle du Montréal Plaza qui ponctue la trame narrative et qui ajoute à l’objectif du documentaire : parler d’une crise et faire sourire en même temps.

Lorsqu’on le questionne sur son optimisme, le chef répond spontanément qu’il s’est retenu devant la caméra « parce que je le suis encore plus ! Je déteste profondément le monde négatif. […] C’est dans le mouvement qu’il se passe quelque chose. Quand on bouge, quand on invente, quand on pousse, il finit par se passer quelque chose », laisse-t-il tomber, ajoutant que s’il lui arrive parfois d’avoir le « caquet bas » et des downs, il se nourrit de l’énergie des autres pour se remettre sur pied. « C’est là que les relations humaines prennent tout leur sens. »

Sauver la chaîne alimentaire

Sachant cela, il n’est donc pas surprenant de le voir transformer sa salle à manger vide en usine à sandwichs pour l’Accueil Bonneau, ou encore apporter à dîner au personnel médical de deux hôpitaux montréalais. Puis de prendre le pouls de ses amis de la restauration, dont « chef » Normand Laprise.

« Faut entretenir le côté mental et psychologique. Le premier staff que j’ai ramené, je savais que si je le ramenais pas, il allait rester à la maison à fumer du weed et à déprimer », raconte Charles-Antoine Crête. Ce « gars d’équipe » — il le répétera souvent au fil de l’entretien — est fier de ce qu’ils ont accompli en pleine tempête. « Cette crise m’a confirmé que moi et Cheryl, on est les meilleurs amis du monde et qu’on est deux osties de têtes de cochon ! On se dit : maudit qu’on en met de l’énergie dans notre monde, dans nos humains. Mais faut aimer ça, et on aime ça. […] C’était une question de motivation et d’implication dans notre rêve, dans ce qu’on veut bâtir un jour à la fois. »

À travers le fil des événements et des remue-méninges, la caméra se pose aussi sur les producteurs, ces acteurs essentiels de la restauration qui furent pris de court par la fermeture des restaurants. On est témoins du réflexe solidaire entre les restaurateurs qui veulent, dans leur instinct de survie, assurer aussi celle de ceux qui leur fournissent la matière première. « La première chose que j’ai faite [après la fermeture], c’est d’appeler les producteurs pour savoir qui était le plus dans’ marde, en me disant : on va acheter [à ceux-là]. Je dis souvent le mot “marde”, mais c’est quand même là-dedans qu’on est ! » lâche-t-il, le rire toujours dans la voix, soulignant au passage qu’il achète plus qu’avant pour garder tous les partenaires à flot.

Le documentaire se termine là où la suite commence. Pour Charles-Antoine Crête, il est primordial de lâcher du lest à la restauration. « Je suis pu capable d’entendre dire “la résilience”. On n’est pas résilients, on est proactifs. On a eu de l’aide comme n’importe quelle entreprise, mais faut qu’une aide soit apportée aux restaurateurs, et pas juste des prêts. Tout le monde demandait de l’argent et maintenant, on en donne pour tout. Si on en avait donné avant, on serait peut-être pas autant dans’ marde. »

Pour ce capitaine qui s’affaire à « amener le navire à bon port », la crainte est que la cohésion qui s’est créée entre les consommateurs et les entreprises locales s’éteigne. « Revenir dans sa petite vie à penser à soi-même. Si on revient à ça, on n’a fucking rien compris. »

Chef en pandémie

Télé-Québec, mercredi, 20 h