Du resto à la maison

David Ollu, propriétaire du restaurant Hélicoptère dans Hochelaga-Maisonneuve, à Montréal, reçoit une commande téléphonique.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir David Ollu, propriétaire du restaurant Hélicoptère dans Hochelaga-Maisonneuve, à Montréal, reçoit une commande téléphonique.

« Achetez chez nous ! » demandait François Legault le 19 mars pour soutenir les entreprises québécoises. Très touchés par la pandémie de COVID-19, les restaurants ont dû se résoudre à fermer leurs salles à manger le 22 mars. Leur bouée de sauvetage ? Les livraisons. Mais les clients sont-ils au rendez-vous ? La tendance naturelle à l’anxiété et au repli sur soi peut rendre le défi des restaurateurs difficile.

Pourtant, d’après les spécialistes que nous avons interrogés, il n’y a pas de risque à se faire livrer, si l’on respecte certaines règles, et cette option peut même être salutaire pour certains.

Selon Nimâ Machouf, épidémiologiste à la Clinique de médecine urbaine du Quartier latin et chargée de cours à l’École de santé publique de l’Université de Montréal, la livraison expose à moins de contacts que les courses en magasin, et les risques de contagion peuvent être supprimés.

« Le virus de la COVID-19 se transmet par voie aérienne et survit à l’extérieur du corps de quelques heures à quelques jours en fonction de la surface sur laquelle il se trouve. Il peut donc survivre sur un objet inanimé et se transmettre de personne à personne », explique l’épidémiologiste tout en précisant qu’aucun cas de contamination par des objets n’a été rapporté à ce jour.

Selon une étude publiée dans le New England Journal of Medicine, le virus peut survivre jusqu’à 72 heures sur le plastique et l’acier inoxydable et 24 heures sur le carton. L’épidémiologiste préconise donc de limiter les contacts pendant la livraison et suggère certaines précautions dans la manipulation des objets échangés.

Comment ? En privilégiant les commandes avec paiement en ligne, qui permettent d’éviter tout maniement d’argent, et en demandant aux livreurs de déposer les sacs devant le domicile. Une fois le repas en main, certains gestes permettent d’éviter une éventuelle contamination par contact d’objet. « On peut ouvrir le paquet et verser la nourriture dans son propre plat, puis mettre l’emballage dans la poubelle et évidemment bien se laver les mains avant de toucher à son repas », conseille l’experte. On transvase selon la même méthode les boissons dans une carafe et on s’abstient d’utiliser les couverts fournis dans le sac-repas.

Le virus de la COVID-19 se transmet par voie aérienne et survit à l’extérieur du corps de quelques heures à quelques jours en fonction de la surface sur laquelle il se trouve

 

« Le livreur n’a pas à avoir peur, car il peut se laver les mains après chaque livraison et il n’aura été en contact ni avec de l’argent ni avec un client infecté », explique Nimâ Machouf. Conformément aux recommandations publiées le 29 mars par l’Institut National de Santé Publique (INSPQ), cette « livraison sans contact » est de plus en plus mise en application par les restaurants et les entreprises, même si l’on peut observer des pratiques variées. En France et à New York, les médias ont également relayé de fortes inquiétudes, un livreur ayant même qualifié la profession de « chair à canon » auprès du journal Le Monde.

Pourtant, la livraison à domicile est précieuse pour les malades, les individus en quarantaine et les personnes handicapées ou âgées qui ne peuvent pas sortir pour acheter de la nourriture, mais aussi d’autres. Notamment ceux qui ne cuisinent pas. Beaucoup profitent de la pandémie pour se remettre aux fourneaux, comme le directeur de la santé publique du Québec, Horacio Arruda, qui a suscité un sursaut d’intérêt pour les pasteis de nata (tartelettes portugaises). Mais tout le monde ne s’improvisera pas cuisinier, d’après Jean-Claude Moubarac, professeur adjoint au Département de nutrition de la Faculté de médecine à l’Université de Montréal.

« Pour certaines personnes, le confinement est une occasion d’avoir plus de temps pour cuisiner, mais d’autres vont miser sur les livraisons avec beaucoup de possibilités entre le fast-food et les restaurants où l’on cuisine sur place », estime l’expert de la nutrition. Le défi sera de bien choisir les endroits pour ne pas se faire livrer du McDonald’s tous les jours, d’autant que les gens peuvent avoir peur des aliments frais pour des raisons psychologiques, selon Jean-Claude Moubarac.

Au premier rang de ceux qui boudent habituellement leur équipement de cuisine figurent les familles débordées et les jeunes célibataires. « Plus les gens sont jeunes et vivent seuls, plus ils ont de difficultés à cuisiner, car ils n’ont pas les connaissances ni l’habitude », constate Jean-Claude Moubarac.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Julien Rémillard du restaurant Hélicoptère dans Hochelaga-Maisonneuve effectue une livraison dans le quartier Rosemont.

Par ailleurs, la culture semble plus déterminante que le milieu social sur les habitudes culinaires. « Les immigrants sont ceux qui cuisinent le plus au Canada […]. Au-delà de l’accessibilité, les habitudes alimentaires et le coût, il faut être convaincu que cuisiner soi-même les aliments est bon pour la santé. On voit cela en France, mais beaucoup moins aux États-Unis. Au Canada, nous sommes entre les deux mondes, anglo-saxon et latin. »

Or, le professeur souligne l’importance d’avoir accès à une bonne alimentation afin d’assurer un système immunitaire fort, mais aussi une santé psychologique saine. « S’alimenter est le besoin le plus fondamental, lance-t-il. Si les gens craignent de manquer de nourriture, cela peut être une source d’angoisse très importante. »

Le New York Times faisait état le 19 mars dernier d’une hausse sensible de la demande de livraisons à New York, où le niveau habituel est déjà élevé. Michel Lépine, directeur de la plate-forme de livraisons montréalaise À la Carte Express, constate pour sa part une baisse d’activité. « Je crois que les gens ont peur pour leur sécurité et diminuent leurs dépenses », analyse l’entrepreneur, qui estime néanmoins que les clients vont reprendre confiance.

Le directeur a pris des précautions sanitaires : « Nous demandons à nos employés qui ont des symptômes de ne pas se présenter et, chaque semaine, nous renouvelons nos instructions à nos équipes. Ceux qui travaillent portent des gants, doivent se tenir séparés d’au moins un mètre des clients et leur transmettre les plats sans les toucher. Nous encourageons fortement nos clients à payer en ligne et à demander le dépôt de leur commande à la porte », énumère le patron.

Le restaurant montréalais Pastaga a lancé un service de livraison dans son quartier et a intégré la plateforme Uber Eats le 22 mars. « Nous préparons les commandes dans des bacs désinfectés ou des sacs en papier et utilisons des gants jetables pour la manipulation », déclare le directeur du restaurant, Kevin Fromentin. Pour éviter les contacts entre le personnel de cuisine et les livreurs, la commande est préparée par le directeur et déposée sur une table désinfectée.

Ce dernier se montre confiant sur les changements entrepris : « Nous avons mis l’accent sur la vente à emporter depuis le début de la crise et nous avons eu des demandes de livraisons rapidement. Le gouvernement élabore régulièrement de nouvelles directives, donc c’est difficile de faire des prévisions, mais nous sommes optimistes sur les réponses que nous pourrons obtenir de la part de nos clients. » De nombreux restaurants espèrent, comme Pastaga, continuer à faire tourner leurs fourneaux malgré leurs portes fermées.