Õréa, ou la renaissance du 400, rue Notre-Dame Est

Sur le site, tout est très prometteur, plaisir des yeux et plaisir anticipé des papilles.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Sur le site, tout est très prometteur, plaisir des yeux et plaisir anticipé des papilles.

Cette adresse, sous le nom Les 400 coups, a déjà accueilli du bien beau monde en cuisine, comme le duo Patrice Demers—Marc-André Jetté, Guillaume Cantin ou Jonathan Rassi, pour ne mentionner que ces quatre-là. Aujourd’hui, le premier a sa propre pâtisserie (Patrice Pâtissier), le deuxième, son restaurant (Hoogan Beaufort), et le troisième dirige un petit bijou d’entreprise (La Transformerie) qui cuisine des invendus d’épicerie et en fait de délicieuses conserves et autres tartinades. Quant au quatrième, j’ai perdu sa trace après son bref passage ici.

La maison avait fermé ses portes et tout le monde regrettait de ne plus pouvoir s’attabler sous ses hauts plafonds. Le chef Jérémy Passat, que l’on a déjà croisé en cuisine au Kitchenette (voir Le Devoir du 18 novembre 2016), a installé ici poêlons et casseroles et rebaptisé l’endroit Õréa. Sur le site, très soigné malgré les fautes d’orthographe, tout est très prometteur, plaisir des yeux et plaisir anticipé des papilles. J’avais bien un peu sursauté en voyant une entrée intitulée « La tomate » détaillée à 19 $, mais j’avais mis cela sur le compte de ma méconnaissance du cours actuel des tomates.

Rendez-vous pris sous un nom d’emprunt pour un vendredi soir caniculaire. À 19 h, la salle résonne du bavardage de convives heureux. Accueil sympathique et installation pour étude de la carte. « Nous prendrons deux menus dégustation végétariens, » dit mon ami trompettiste. « Ah, Monsieur, je suis désolée, je crois que ce menu ne peut être pris que par toute la tablée », dit notre serveuse sur un ton désolé. Après enquête auprès de la cuisine, l’aménagement est accepté et les deux autres personnes peuvent choisir autre chose.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Tarte au citron déstructurée

Tout au long de la soirée, plusieurs petites anicroches comme celle-ci donnent l’impression que la maison a besoin d’être mieux tenue en main. La gentillesse du personnel ne peut pas tout pallier. Dans une maison bien tenue, le client ne devrait pas avoir à faire un effort pour rester de bonne humeur en recevant son gaspacho en même temps que son plat principal. La bonne humeur de la clientèle, c’est quand même important, même lorsque le gaspacho et le plat principal sont délicieux. Le client n’avait pas prévu de prendre son gaspacho en pré-dessert…

Les assiettes, me direz-vous. De « Pas mal » à « Intéressante » ; rien pour se pâmer, mais rien de désagréable non plus. En entrées, par exemple, cette belle assiette de pétoncle tranché finement, cuit au yuzu et accompagné de petits pois verts frais, de pousses de citrus et de noix de pin grillées était ravissante, équilibrée et délicieuse. L’œuf mollet et croustillant, asperges vertes du Québec, mayonnaise maison a soulevé quelques « oh ! » et autant de « ah ! »

Le chef gagnera à doser plus parcimonieusement l’huile de truffe qui noie son assiette de champignon. Le carpaccio de portobello, pistache croustillante au curry, se serait contenté de quelques gouttes plutôt que de cette rasade étourdissante.

Détail comptable tout aussi intéressant, « La tomate, cerise et confite, au vinaigre balsamique vieilli, mousse de burata di bufala » était passée à 14 $. Au vu des assiettes scrupuleusement nettoyées, tant à notre table qu’à la table voisine, cette coquette somme était un bon investissement.

Bianca, jeune cantatrice, épouse de mon ami aux joues gonflées comme celles de Dizzy Gillespie, a failli défaillir lorsque le jeune homme au service, après avoir déposé devant elle son assiette de pétoncles, a soulevé la cloche de verre couvrant ladite assiette, libérant un nuage de fumée. Les trois pétoncles, grillés à la plancha, étaient accompagnés d’une succulente polenta de tomates séchées et d’une intrigante salsa de poires japonaises aux baies roses et coppa vieillie. Bianca est extrêmement sensible à la beauté des choses. Et, en plus des pétoncles dodus, il faut bien avouer que ce grand jeune homme avait fort belle allure.

En manque de viande depuis des mois et en grand appétit, j’avais choisi « Le bœuf », pensant voir arriver une partie conséquente de la bête. Est arrivé un modeste filet — peut-être un peu trop saisi à mon goût, mais comme on ne m’avait pas demandé mon avis au préalable, j’ai consommé en faisant comme si — surmonté de quelques brindilles de thym frais. En lieu et place des « salsifis à la confiture » annoncés au menu, sous le petit filet, trois petites pâtes en demi-lunes tout aussi délicieuses une fois la surprise passée.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Escalope de veau en ballotine farcie aux champignons avec salsa de tomates et ketchup maison.

Je ne vous dirai rien du « Risotto vieillit (sic) 7 ans au pecorino safrané ». Parfois, ne rien dire est suffisant. Par contre, je vous dirai le plus grand bien des desserts : Tarte aux figues (quoique mon épouse pâtissière ait dit du mal du fond de tarte, dur comme l’âme d’un actuaire), Fondant au chocolat noir et Tarte au citron « déstructurée ».

Je vous dirai également de bonnes choses sur le service tout le long du repas et sur la vivacité d’esprit du jeune homme responsable des bouteilles.

En plus de la carte et des deux menus dégustation de cinq et neuf services, respectivement à 58 $ et à 96 $, la maison a la délicatesse de proposer un excellent menu dégustation végétarien de cinq services pour 45 $. Une aubaine.


Ouvert midi et soir, du mardi au samedi. Table d’hôte du midi à 26 $, entrée + plat, ou plat + dessert.

En soirée, six entrées de 9 $ à 19 $ ; cinq plats principaux de 22 $ à 34 $. Avec deux bouteilles d’eau minérale gazeuse et une d’un très approprié Gaillac blanc, ce souper aura coûté 68,75 $ par personne, avant taxes et service.

Légendes

★ Je regrette de devoir vous en parler
★★ Pas mauvais, mais on n’est pas obligés de s’y précipiter
★★★ Bonne adresse
★★★★ Très bonne adresse
★★★★★ Adresse exceptionnelle pour la cuisine, le service et le décor

$ Le bonheur pour une vingtaine
$$ Une quarantaine par personne
$$$ Un billet rouge par personne
$$$$ Un billet brun par personne
$$$$$ Le bonheur n’a pas de prix

Õréa

★★★ 1/2

$$$ 1/2, 400, rue Notre-Dame Est, Montréal, ☎ 514 844-1001