Bloomfield: le charme discret d’une bonne table

Une assiette présentant trois généreux raviolis farcis de chair de crabe, navet, brins d’aneth, mini-dés de pommes de terre et une sauce crémeuse
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Une assiette présentant trois généreux raviolis farcis de chair de crabe, navet, brins d’aneth, mini-dés de pommes de terre et une sauce crémeuse

Ça prend parfois peu de choses pour passer une excellente soirée à table. Un lecteur qui mentionne une bonne adresse. Une lectrice de Rimouski qui, de passage en ville, s’étonne de ne pas avoir lu de critique de cette petite maison où elle semble avoir pris un repas mémorable. Le Devoir avait publié un petit billet plutôt élogieux peu de temps après l’ouverture de ce resto en septembre 2017, mais pas de critique à proprement parler. Rendu là, intrigué, on se dit que l’on devrait sans doute revenir voir de quoi il en retourne. Je suis donc allé au Bloomfield.

Le Bloomfield est une création de Caroline Dumas, qui s’était fait beaucoup d’amis en ville en ouvrant Soupesoup il y a quelques années, et causé autant de déceptions en vendant à des gens moins, disons, enthousiasmants. Elle a repris ici le local occupé autrefois par le Bistingo, un bijou de microrestaurant de quartier, avenue Van Horne, dans sa section décontractée d’Outremont. Écrire « elle a repris » ne rend pas justice à son travail ici. En fait, elle a tout arraché et rebâti un intérieur donnant plus de place à la cuisine et offrant un décor coquet à la clientèle.

Avec sa trentaine de places assises, son service attentif, ses assiettes aussi bonnes que belles et sa carte des vins très intelligemment montée — dont un champagne à moins de 100 $ qui fera frémir mon collègue et néanmoins ami Jean Aubry —, le tout complété par une addition très raisonnable, Bloomfield est une petite maison qui offre plusieurs prestations savoureuses. Tout ceci explique le succès de cette petite maison un peu trop discrète.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Une première assiette de ces petites crevettes fraîchement débarquées en ville, labneh, céleri et, en diadème, de longs filaments de panais à peine frits

Le chef Philippe Gougeon propose des assiettes très réussies, une cuisine très soignée, sans esbroufe et mettant en avant les produits. Sur les sept plats choisis pour goûter à ce dont il est capable, pas un seul bémol. Sans doute la camerise en accompagnement de la pieuvre aurait-elle pu être plus discrète, mais, ce petit détail mis à part, que du bonheur.

Pour les yeux d’abord, tant ces assiettes sont élégantes, montées avec délicatesse et un art certain ; pour les papilles ensuite, avec des textures et des saveurs intelligemment équilibrées.

En entrées : une première assiette de ces petites crevettes fraîchement débarquées en ville, labneh, céleri et, en diadème, de longs filaments de panais à peine frits ; puis, une seconde présentant trois généreux raviolis farcis de chair de crabe, navet, brins d’aneth, mini-dés de pommes de terre et une sauce crémeuse soutenant le tout et donnant à l’ensemble un élan particulier.

En plats principaux : des tagliatelles dans une sauce délicieuse, avec traces de boeuf, de tomates, copeaux de parmesan, crème fumée et, sur le dessus, une quenelle de crème très à propos, le tout suivi d’une belle assiette de pieuvre tendre, goûteuse, presque parfaite.

La maison propose trois desserts. Laissez-vous tenter et prenez-les tous les trois ; ce sont de petites portions, mais suffisamment riches pour finir le repas dans la bonne humeur. Caroline Dumas a acquis une réputation planétaire avec sa version du pouding chômeur. Vous pourrez constater par vous-même pourquoi jusqu’au Zimbabwe on se bouscule pour avoir une portion de ce gâteau blanc, sirop d’érable et crème.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le Bloomfield est une création de Caroline Dumas (à gauche). Dans le local occupé autrefois par le Bistingo, elle a tout arraché et rebâti un intérieur donnant plus de place à la cuisine et offrant un décor coquet à la clientèle.

Les deux autres desserts, un renversé à la poire et aux amandes et un simple gâteau au miel, yogourt et thym, sont tout aussi succulents et possèdent également cette qualité de modestie — généralement dans la colonne de droite sur les menus (8 $, 10 $ et 10 $ dans ce cas-ci) — qui rend les plats si sympathiques.

Au service, Michelle s’est excusée, en rougissant, du beau jaune dont sont teints ses doigts, qu’elle tente de cacher ; pour prendre une commande, c’est un peu compliqué. « C’est du curcuma », explique-t-elle. Son travail ayant été irréprochable de l’entrée jusqu’aux desserts, on ne lui en tient aucune rigueur.

En sortant du Bloomfield, sur ce qui sera certainement très bientôt une jolie terrasse où venir souper les soirs de beau temps, on entend le brouhaha d’un excellent grand restaurant syrien de l’autre côté de la rue. Tout en se réjouissant pour eux, on se dit que, parfois, l’excellence se trouve, comme ici, dans de petits restaurants un peu trop discrets.

Ouvert en soirée, du mercredi au samedi, et pour le brunch (très couru) de fin de semaine de 10 h à 15 h.

Bloomfield

★★★ 1/2

$$, 1199, avenue Van Horne ☎ 514 277-1001