Monarque, un très gros et très beau papillon

De la porte d’entrée, rue Saint-Jacques, on peut apercevoir à l’autre extrémité du restaurant les grandes baies vitrées qui donnent sur la rue Notre-Dame.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir De la porte d’entrée, rue Saint-Jacques, on peut apercevoir à l’autre extrémité du restaurant les grandes baies vitrées qui donnent sur la rue Notre-Dame.

Ce Monarque-ci a ouvert ses portes aux premiers jours de l’automne, au moment où les petits monarques que nous voyons voleter tout l’été entament leur migration vers le sud. Ce Monarque-ci reste ici et entend faire sa place de façon permanente dans le paysage de la restauration montréalaise.

Trois visites plus tard : 1. Je suis épaté par l’achalandage, midi et soir ; 2. Je suis tout aussi soufflé par la témérité de ces restaurateurs — en l’occurrence, Richard Bastien et son fiston Jérémie — qui osent lancer un aussi gros papillon dans un milieu plein de turbulences ; 3. Je trouve peu de choses à redire des plats que j’ai pu goûter à cette table ; et 4. Je crois que, à l’heure actuelle, cette salle qualifie le Monarque pour le concours du plus beau restaurant de Montréal.

Sans doute aurais-je dû commencer par ce décor tant on est impressionné par cette immense salle toute en longueur. De la porte d’entrée, rue Saint-Jacques, on peut apercevoir à l’autre extrémité du restaurant les grandes baies vitrées qui donnent sur la rue Notre-Dame. Toute une perspective et toute une distance !

Design intérieur et décoration ont été confiés au sautillant architecte Alain Carle, qui embellit le paysage à Montréal, au Québec et dans divers autres lieux de notre planète. L’éblouissement ici vient de partout, du plancher jusqu’au plafond : détails de décoration, mélange des matériaux, finition et, élément notoire, confort. Lorsque le travail final est aussi réussi il faut en parler, et en parler en premier, car toute cette beauté environnante contribue au plaisir procuré par les assiettes et le bonifie.

Bien sûr, à 180 places réparties sur 4000 pieds carrés, l’aiguille de mon sonomètre a souvent franchi la zone rouge, mais on finit par s’habituer à tout, y compris à la cacophonie ambiante des restaurants contemporains où la clientèle a du plaisir. Bien sûr, également, quand un beau mercredi soir, le restaurant et la brasserie débordent, l’aiguille de mon patienciomètre a tendance elle aussi à s’affoler ; 45 minutes entre l’entrée et le plat principal, c’est un peu long, même si le cadre est magnifique et la compagnie de Mme et M. Béarnaise, agréable et divertissante.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Pavlova aux fruits de la passion

Ce gros Monarque se divise en deux : une brasserie chic côté Saint-Jacques, et un restaurant très chic côté Notre-Dame. Même si les menus diffèrent légèrement, la qualité des assiettes est égale d’un côté comme de l’autre. Antoine Baillargeon, chef de son état, s’occupe de la partie brasserie ; Jérémie Bastien, chef exécutif, s’occupe de la partie restaurant et accessoirement d’Antoine et d’une ribambelle de cuisinières et cuisiniers, marmitons et marmitonnes.

Côté restaurant, le menu d’une quinzaine de propositions se décline en trois parties bizarrement accoutrées, auxquelles s’ajoutent une demi-douzaine de fromages et quelques irrésistibles desserts. Ne voulant pas vous soûler avec le descriptif détaillé de chaque plat, je vous propose les intitulés qui, quatre fois sur cinq, parlent d’eux-mêmes et mériteraient que vous vous y intéressiez : Crudo de hamachi, céleri, pomme verte, chou-rave, ponzu au soya blanc ; Tartare de thon pêché à la ligne, flanc au foie gras, tapioca, cardamome ; Pot-au-feu de joue de boeuf, farfalles aux herbes, légumes d’automne ; et Ris de veau grillés, carottes, labneh, dukkha, chermoula. De 16 à 18 $, quatre assiettes créatives, impeccablement préparées, invitantes et rassurantes dès la première bouchée.

Par contre, à 34 $, le coq au vin aurait gagné à rester encore quelque temps en basse-cour à chanter et à répandre le bonheur des poulettes. Tout biologique qu’il ait été, même accompagné de carottes, de rattes, de lardons et d’une belle purée de céleri-rave, le chant ressemblait plus à une cacophonie qu’autre chose.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Ris de veau grillés, carottes, labneh, dukkha, chermoula

La maison dit : « Notez que le menu est conçu pour être apprécié en trois services. » Oui, bon, si l’on n’aime pas le sucré ou que l’on est dangereusement diabétique, mais autrement, ce serait un péché de ne pas pécher par gourmandise. En effet, Lisa Yu prépare des desserts d’une grande finesse. Le soir de ma visite de travail, Bento de chocolat, quatre grands crus de chocolat aux parfums japonais et Vacherin glacé, raisins Concord, coco, meringue étaient au programme. Équilibre, esthétique, saveurs, textures tout était là, et le travail délicat de Mme Yu donne envie d’applaudir en constatant qu’il existe encore des restaurants où le repas peut être savoureux du début à la fin.

Goûtée un autre soir, invité par mes chers amis liguriens, cette tarte Tatin pour deux m’a ému aux larmes. Je suis, comme vous sans doute, sensible à la beauté des choses simples, quelques pommes, un peu de pâte, une erreur de manipulation au sortir du four et hop, le tour est joué.

Midi ou soir, brasserie ou restaurant, le service est impeccable. Tous nos remerciements et toutes nos félicitations à Michel et à Sophie qui, par leurs délicates attentions, donnent envie de revenir grignoter à cette belle adresse.

Compte tenu du luxe environnant, on pourrait s’attendre à se faire siphonner le gousset ; il n’en est rien. Surtout si vous faites attention à ne pas trop succomber (surtout à ces jolies bouteilles choisies par Olivier Fontaine, sommelier hors pair, qui décorent le mur à l’arrière du bar côté brasserie). De la superbe carte des vins, M. Jean Aubry, docteur ès crus, petits, moyens et grands, dit : « La carte est à la hauteur de l’établissement, aussi attentionnée et harmonieuse que le décor, le service et la qualité de la table. C’est fouillé sans être toutefois hermétique et byzantin. Je me régale déjà du pinot noir “Orphyrs” de l’alsacien Valentin Zusslin ! »


Côté brasserie, ouvert à midi du mardi au vendredi et en soirée, du mardi au samedi jusqu’à minuit ; côté restaurant, ouvert à midi du mardi au vendredi et en soirée, du mardi au samedi jusqu’à 22 h. Stationnement privé rue Notre-Dame, un détail qui n’en est pas un pour les automobilistes dans le Vieux-Montréal.

Légendes

★ Je regrette de devoir vous en parler
★★ Pas mauvais, mais on n’est pas obligés de s’y précipiter
★★★ Bonne adresse
★★★★ Très bonne adresse
★★★★★ Adresse exceptionnelle pour la cuisine, le service et le décor

$ Le bonheur pour une vingtaine
$$ Une quarantaine par personne
$$$ Un billet rouge par personne
$$$$ Un billet brun par personne
$$$$$ Le bonheur n’a pas de prix
 
 

Une version précédente de cet article, qui était accompagnée d’une photo d’un cuisinier n’œuvrant pas au restaurant Monarque, a été corrigée.

Monarque

★★★★

406, rue Saint-Jacques, Montréal ☎ 514 875-3896, $$$$