Une belle cuisine d'Haïti

Aux murs du restaurant Agrikol, une litanie d’objets représentatifs de l’artisanat haïtien, qui pourrait faire de cette maison un bureau de tourisme exceptionnel lorsque la misère aura décidé d’aller s’abattre ailleurs que toujours sur la tête des mêmes.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Aux murs du restaurant Agrikol, une litanie d’objets représentatifs de l’artisanat haïtien, qui pourrait faire de cette maison un bureau de tourisme exceptionnel lorsque la misère aura décidé d’aller s’abattre ailleurs que toujours sur la tête des mêmes.

Lors de son ouverture au coeur de février, Agrikol avait fait tout un tabac. Un restaurant haïtien rue Amherst ? Fallait oser. Les gens étaient allés voir et n’en étaient pas revenus. Comme c’était toujours plein et qu’ils ne prennent pas de réservation, je décidai d’attendre.

Les commentaires de mes amis haïtiens, pourtant généralement blasés, étaient cette fois-ci à la limite de l’enthousiasme. Les commentaires de mes amis haïtiens économes ou un brin fauchés étaient moins enthousiastes, habitués qu’ils sont à avoir ailleurs un plat de chez eux pour moins d’une dizaine de dollars.

Lundi, 24 octobre, 18 h 45, je réussissais à avoir une place au comptoir. Accueil chaleureux, décor exceptionnel, musique capable de mettre de bonne humeur le plus ronchon d’entre nous.

« Je n’ai pas de table libre tout de suite, mais si vous patientez un peu, je vais vous arranger quelque chose », dit la jeune femme avec un sourire éblouissant.

Arrive Joseph, mon plus proche conseiller en matière de cuisine haïtienne et de tout ce qui touche de près le pays de Toussaint Louverture, vaudou inclus. Quand il ne mange pas, Joseph fait des films ; le dernier en date, superbe, Ayiti Toma, aide à comprendre Haïti.

Le ti-ponch

Assis au comptoir, nous devisons. Du fond du restaurant s’avance Julio, maître de cérémonie rencontré jadis dans une autre cuisine où il cadrait moins.

Julio n’est pas haïtien, mais, bien que venant de Guinée-Bissau, il s’est si parfaitement fondu dans cette maison que l’on n’y voit que du feu.

La bouteille de ti-ponch est rapidement posée sur le comptoir et tout le monde me regarde d’un air suspect lorsque je demande un verre d’eau.

Ici, le rhum, du Barbancourt, bien entendu, on n’a pas besoin de le boire tant il embaume l’air, une odeur magnifique, puissante, cajolante. Un quart de bouteille escorté d’une burette de sirop de canne et d’une autre de jus de canne préparé à la minute, quelques morceaux de citron vert, et tout est en place pour les célébrations.

La salle s’est remplie le temps de le dire et le trop-plein de clientèle est envoyé attendre au chaud à la porte voisine chez Ti Agrikol.

On prend quelques verdures pour se donner bonne conscience en prévision des excès prochains que l’on sent inévitables. Julio recommande la chiquetaille. Joseph argumente qu’il préfère celle au hareng. Julio dit que celle à la morue préparée ce soir-là est exceptionnelle. Joseph se sert un deuxième ti-ponch.

Pendant qu’ils palabrent, j’observe les alentours. Aux murs, une litanie d’objets représentatifs de l’artisanat haïtien, qui pourrait faire de cette maison un bureau de tourisme exceptionnel lorsque la misère aura décidé d’aller s’abattre ailleurs que toujours sur la tête des mêmes.

Bonne humeur et bonheur d’être là

De petits plats arrivent : griots succulents, belles bouchées de porc gorgées de saveurs, citron, ail, piment, pointe de vinaigre.

La chiquetaille, aussi savoureuse que l’avait annoncé le MC, est relevée d’une décapante sauce maison au nom si évocateur, « ti-malice », que vous pouvez imaginer la suite.

Ces plats pas si petits que ça sont accompagnés de galettes carrées, manioc et igname, ou de bananes pesées, du plantain grossièrement aplati, servi frit.

Tout autour, sans doute le rhum aidant, les conversations partent un peu en vrille, tout en bonne humeur et en bonheur d’être là.

La musique prend parfois le dessus. Agrikol est un des rares restaurants en ville où ceci est un plaisir supplémentaire. Le repas pourrait facilement s’arrêter ici tant les petits plats sont généreux, un peu lourds si l’on ne va pas danser pour éliminer.

Des assiettes débordantes

Dans un sourire tout aussi généreux et un brin de malice dans le regard, Julio arrive les bras changés d’assiettes débordantes. Queue de boeuf dans l’une, poulet à la noix de cajou dans l’autre. La viande est peut-être restée un peu trop longtemps à la cuisson, mais mon assiette est méticuleusement nettoyée, riz blanc et cie.

Joseph trébuche sur son poulet et une version locale du riz et pois. Pour se rattraper, il se verse un petit verre de rhum et reprend vie.

Agrikol propose un seul dessert. Tout ce qui vient avant plaide en ce sens. Un « pain patat », un mélange richissime de manioc et de pommes de terre douces, décoré de sirop et de raisins encore plus imbibés que mon ami.

Bilan de la soirée : découverte d’une excellente adresse et regret de ne pas avoir profité de ce beau jardin à l’arrière. À remettre pour les prochains beaux jours.

D’ici là, je vous recommande la maison. Sensibles du tympan, s’abstenir, à moins de régler le sonotone sur la fréquence kompas.

Post-scriptum qui n’a rien à voir, mais quand même un peu : Agrikol a été classé parmi les 10 meilleurs nouveaux restaurants au Canada dans un magazine. Du grand n’importe quoi. Agrikol est un bon restaurant, mais ça, c’est du grand guignol et une insulte aux chefs de deux ou trois superbes restaurants montréalais à qui aurait dû normalement revenir cet honneur.

Lisez-moi bien : on mange très bien chez Agrikol, mais de là à en faire un des 10 meilleurs nouveaux restaurants au Canada… Fumisterie !

Ouvert sept soirs sur sept. Petits plats de 6 $ à 13 $, « grands plats » de 16 $ à 20 $, et un poisson entier frit au prix du marché. Un seul dessert à 9 $. La première page du menu est constituée de cocktails et de joyeusetés au rhum indiquant le sens de la fête ici.

 

Légendes
★ Je regrette de devoir vous en parler
★★ Pas mauvais, mais on n’est pas obligés de s’y précipiter
★★★ Bonne adresse
★★★★ Très bonne adresse
★★★★★ Adresse exceptionnelle pour la cuisine, le service et le décor

$ Le bonheur pour une vingtaine
$$ Une quarantaine par personne
$$$ Un billet rouge par personne
$$$$ Un billet brun par personne
$$$$$ Le bonheur n’a pas de prix

Agrikol

★★★

1844, rue Amherst Montréal (pas de réservations)


 
2 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 4 novembre 2016 01 h 30

    Ah, Haiti, chérie, comme on disait alors

    vais-je pouvoir retrouver la cuisine que j'ai connue, en des temps très anciens , il y avait une boite haitienne tres courue, qui s'appelait Le Perchoir d'Haiti, comme j'étais alors jeune étudiant j'y travaillais trois ou quatre soirs semaine , comme nous étions plusieurs a y travaillés, musiciens, danceurs serveuses, comme monsieur Juste était un bon vivant, il a engagé un cuisinier pour nous faire la cuisine, c'est alors que je découvris la cuisine des iles, j'en suis tombé amoureux, ces saveur, les épices, tout était différent, de ce que je connaissais, tellement que je m'en ennuie encore

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 4 novembre 2016 09 h 25

    Wow ! Quelle photo !

    Bravo !