Nouvelle rechute dans l’insignifiance

Laloux est une des maisons que l’auteur préfère à Montréal, cette salle créée par feu Luc Laporte qui possède quelque chose de magique et où sont passées quelques belles toques : « Devoir y subir à intervalles réguliers d’insupportables affronts culinaires est désolant. »
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Laloux est une des maisons que l’auteur préfère à Montréal, cette salle créée par feu Luc Laporte qui possède quelque chose de magique et où sont passées quelques belles toques : « Devoir y subir à intervalles réguliers d’insupportables affronts culinaires est désolant. »

Le métier de critique comporte certains avantages, quelques inconvénients et deux ou trois obligations envers les lectrices et les lecteurs. L’une de ces obligations est de mettre à jour les informations sur certains restaurants, notamment ceux qui se trouvent dans le peloton de tête.

Au fil des ans, forcément, on côtoie tous les membres de cette belle communauté que constitue la restauration. On se retrouve à observer une sorte de grand village dont chaque maison abriterait un restaurant. On place devant chaque pas de porte des fanions, verts pour recommander, jaunes pour prévenir, rouges pour conseiller d’aller ailleurs. Devant Laloux, je place un gros étendard rouge.

Pour reprendre les mots d’un ex-collègue, Laloux est « un restaurant qui vaut plus que jamais le détour ». Je vous conseille un grand détour vers ailleurs pour vous éviter des déceptions.

Surtout si vous avez mangé ici, midi ou soir, au cours des cinq ou six dernières années. Pendant cette période, en effet, il y a eu à cette adresse une équipe du tonnerre en salle, sommelier et personnel de service, ainsi qu’une brigade tout aussi tonitruante en cuisine.

Un murmure

 

Aujourd’hui, ça ne tonitrue pas fort à cette adresse ; un chuchotement, un murmure, un râle même. Tout était excellent autrefois. Rien ne l’est plus aujourd’hui. Pas franchement mauvais, juste insignifiant.

Un magnifique vendredi soir de fin d’été comme nous en avons chez nous. Il est 19 h 30 et seuls deux ou trois clients sont dans cette si belle salle. Ne voulant pas troubler leur quiétude, nous nous installons en terrasse. Mes deux compagnons de table, Pierre et Jean-Pierre, sont d’agréables convives et font preuve d’une grande mansuétude dès que la carte des vins contient des crus originaux. Afin de garder les pieds sur terre et les papilles en alerte, je me contente généralement d’un verre de vin et de beaucoup d’eau.

Mes commensaux ont trouvé leur bonheur dans ce qu’il reste de la carte montée par l’ancien sommelier. De mon côté, j’ai cherché sur le menu les fêtes proposées jusqu’à récemment par l’ancien Laloux. En vain.

À l’apéro, le jeune homme au service prévient : « Nous n’avons pas d’huîtres ce soir [!] ; elles arrivent demain [sic]. » Comme il y a deux propositions pour cette section, nous prenons l’autre, une assiette de charcuteries maison et légumes marinés. Commentaire : ce n’est pas donné à tout le monde de charcuter et de mariner de façon originale.

On saute dans trois entrées puisqu’il faut vite oublier ce départ en pétard mouillé.

Le carpaccio de coeur de bison de l’Outaouais servi en longues lanières avait dû être arraché à un bison acariâtre, et ni le maïs éclaté à la moelle, ni la « chanterelle déshydraté » [sic], ni la mayonnaise au sapin ne faisaient quoi que ce soit pour le rendre aimable.

Dans la « pieuvre d’Espagne, nage et hullahoop [re-sic] de pomme de terre au cumin », ce qui était surtout intéressant, c’était l’assiette. Dixit unanime, nous qui nous attendions à l’une de ces émotions que procure la pieuvre lorsqu’elle est préparée avec discernement. Le hula-hoop est certes divertissant, mais insuffisant.

Pour mes « tomates ancestrales, chèvre le Biquerond au siphon, prosciutto, croûtons briochés et poivres des dunes », je m’attendais à quelque chose de savoureux ; les tomates achetées la veille au marché Jean-Talon et que j’avais préparées à la croque au sel étaient tendres, juteuses, parfumées. Déception ici puisque les tomates servies étaient dures, assez peu goûteuses et somme toute contrariantes.

Le festival des déceptions se poursuivit avec les plats principaux : cappellettis à la queue de boeuf d’Eumatimi trop durs et trop épais pour que le reste de l’assiette ne soit pas dérisoire, ou ris de veau blafards accompagnés d’éléments insipides, à commencer par cette purée de ratatouille et cette idée de poireau.

Dans mon assiette, le flétan du Québec est d’une telle tristesse et le crémeux d’oursin si dénué de tout iode que tout le fatras qui se trouve en accompagnements — l’écume de mer, les chips de pétoncle, le chou-fleur rôti et sa purée, les pommes, les crevettes et l’huile de truffe — ne sert qu’à souligner l’insipidité du tout.

Sur les neuf plats testés ce soir-là, seule cette « tarte au citron, meringue à l’estragon, suprêmes de pamplemousse, sorbet au pamplemousse et poivre rose » aura fait une unanimité positive, tout y étant agréable, léger, surprenant. Du gâteau au fromage, il vaut mieux que j’évite de vous parler.

Désespérant

 

Un passage à cette table aurait pu n’être qu’ennuyeux. Il aura été désespérant. Laloux est une des maisons que je préfère à Montréal, je veux dire cette salle créée par feu Luc Laporte qui possède quelque chose de magique et où sont passées quelques belles toques. Devoir y subir à intervalles réguliers, au gré de l’humeur de Dieu sait qui, d’insupportables affronts culinaires est en effet désolant.

Autrefois d’une impressionnante stabilité, cette maison surprend régulièrement par des mouvements de personnel difficiles à suivre.

Quel objectif visent donc les responsables de cette adresse en nous imposant régulièrement l’insupportable après nous avoir offert l’exceptionnel ? Où sont passées les assiettes remarquables du chef Lapierre-Rehayem ? Qu’est-il advenu des gens qui, en salle, réussissaient parfaitement à combler la clientèle par la qualité de leur travail ? Pourquoi ce gâchis ?

J’ai une idée assez précise de réponses que la décence m’interdit de publier. Je peux, par contre, vous donner un ou deux conseils : le premier est de ne pas vous fier à ce que vous lisez sur le site de cet endroit ; le second est d’aller manger ailleurs.

Laloux, 250, avenue des Pins Est, Montréal 514 287-9127. Ouvert en soirée, malheureusement tous les soirs. Entrées de 13 $ à 19 $, plats principaux de 24 $ à 35 $ et desserts de 9 $ à 12 $. De la carte des vins, montée autrefois par un sommelier talentueux et connaisseur, Jean Aubry, mon collègue expert en la matière, dit : « Visiblement une carte sagement élaborée au fil des ans, qui mérite le détour et l’intérêt des amateurs du boire fin. »



Légendes

★ Je regrette de devoir vous en parler
★★ Pas mauvais, mais on n’est pas obligés de s’y précipiter
★★★ Bonne adresse
★★★★ Très bonne adresse
★★★★★ Adresse exceptionnelle pour la cuisine, le service et le décor

$ Le bonheur pour une vingtaine
$$ Une quarantaine par personne
$$$ Un billet rouge par personne
$$$$ Un billet brun par personne
$$$$$ Le bonheur n’a pas de prix


 

 

Mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa


Mes connaissances en géographie montréalaise étant bien inférieures à celles en cuisine et en restauration, j’ai, la semaine dernière, placé le restaurant Le Mousso dans… Hochelaga-Maisonneuve. Plusieurs lectrices et lecteurs me l’ont très gentiment fait remarquer. Toutes mes excuses aux résidants de ce quartier ainsi qu’à ceux de Sainte-Marie, que mon ignorance et ma distraction auraient pu offenser.

Laloux

250, avenue des Pins Est, Montréal, 514 287-9127, $$$$

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