Trébucher sur la Rive-Sud

Puisque la maison s’appelle Cru et qu’il y a de jolis dessins d’hameçons un peu partout, nous avons choisi un menu en conséquence.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Puisque la maison s’appelle Cru et qu’il y a de jolis dessins d’hameçons un peu partout, nous avons choisi un menu en conséquence.

Parfois, c’est mieux d’attendre un peu avant d’écrire. Tourner sept fois son clavier dans sa tête, en quelque sorte. C’est mieux d’attendre avant d’écrire, surtout quand on a dû poireauter 42 minutes avant de recevoir le premier plat. Je n’aime pas les poireaux, alors poireauter, c’est vous dire. La jeune fille qui s’est occupée de notre table se démenait comme une diablesse dans un bénitier.

Il y a toutefois des limites à ce qu’une jeune diablesse, souriante et énergique, peut accomplir quand la terrasse est presque pleine et que le restaurant est « sous-staffé », comme ils disent. Résultat des courses : arrivés à 19 h 30, nous sommes sortis de table à 22 h 50. Pas les meilleures trois heures vingt minutes de nos aventures estivales à table.

Il faisait pourtant un temps magnifique. Le Sud nous appelait ; Sylvie et Mario également. Sylvie et Mario habitent dans le Sud. C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés tous les quatre à Saint-Lambert par un beau soir d’été. Très exactement sur la jolie terrasse du restaurant Cru.

Huîtres excellentes

D’autres amis méridionaux nous avaient vanté les mérites de cette maison : « Les huîtres sont fantastiques ! » Je confirme, les huîtres étaient excellentes. Blackberry Point et Green Gables de l’Île-du-Prince-Édouard, puis des Ring Point, un peu plus douces et minérales, venues du Maine. Je suppose qu’à 3 $ l’huître, le client peut être content. En accompagnements — superflus lorsque les mollusques sont comme ici à leur meilleur, riches de leurs saveurs océanes —, une mignonnette au champagne, de la sauce épicée maison et un peu de raifort frais râpé.

Puisque la maison s’appelle Cru et qu’il y a de jolis dessins d’hameçons un peu partout, nous retenons deux propositions : à gauche, un tartare de saumon, fenouil grillé, vinaigrette au sriracha, chips de lotus ; et à droite, un tartare de thon, oignon vert grillé, lait de coco, chips de lotus également. Rien de particulièrement transcendant, ni à gauche ni à droite, mis à part le fait que le tartare de saumon était exagérément épicé. Même pour qui aime la chose relevée, l’excès nuit.

Et parlant de nuit, vous excuserez cette digression, il y a quelque chose de déplaisant à constater qu’à la plupart des tables, les clients éclairent leur menu et plus tard leur assiette avec leur cellulaire. La faute à la Ville de Saint-Lambert qui tataouine avec l’éclairage des terrasses de la municipalité ? La faute aux propriétaires du restaurant qui zigonnent avec les watts ? Le fait est que les très élégantes clientes de la table voisine auraient dû venir ce soir-là avec leur lampe frontale.

De la tisane ?

Dans les cavatellis de ricotta, homard frais, pois verts, tomates Valoroso, bisque, ce serait bien que le homard frais soit là en quantité raisonnable. Et que, tant qu’à en mettre suffisamment pour que le plat ressemble à quelque chose de digne, on évite de trop le cuire.

Là, en l’occurrence, c’était une assiette chiche et, compte tenu du prix courant pour le homard le 26 juillet, 29 $, c’est un peu rire du monde.

Ma morue d’Islande, accompagnée de nouilles ramen, d’un peu de radis chinois et de quelques champignons enokis, était délicieuse. Par contre, lorsque l’énoncé du plat précise « bisque de crevettes », je m’attends à de la bisque de crevettes, pas à de la tisane.

Le burger d’espadon façon banh-mi, julienne de légumes, edamames et les trois tacos d’espadon, avocat, salsa de tomatilles, nouilles ramen croustillantes eurent plus de succès. L’attente ouvre l’appétit.

Quelques à-côtés pour voir si cela vaut le coup que je vous en parle. De très bonnes frites maison et des patates douces rissolées, crème sure au miel, tout aussi délicieuses.

Par contre, en ce qui concerne les betteraves, quinoa frit, vinaigrette à l’aneth, labneh, cresson, il faudrait peut-être rappeler aux gens en cuisine combien le temps de cuisson est un facteur important ; homard trop cuit et betteraves pas suffisamment, même un mardi soir d’été, ça fait brouillon.

Puis, quatre petits financiers pour terminer sur une note douce, une addition salée et une critique mi-amère.

Ouvert sept soirs sur sept et le midi du lundi au vendredi. Huîtres à l’unité de 3 $ à 5 $ chacune. Entrées crues de 15 $ à 22 $. Entrées cuites de 11 $ à 21 $. Plats principaux de 19 $ à 44 $.

Entre deux dégustations de petits et grands crus pour apparition dans son prochain guide à paraître à l’automne, Jean Aubry dit de la carte des vins : « Une carte classique aux prix classiques, en plus d’être étoffée d’importations privées somme toute classiques. Bref, une carte fourre-tout qui peine à traduire la personnalité (ou les intentions véritables) de l’auteur. »



Restaurant CRU
★★
$$$$
585, avenue Victoria
Saint-Lambert
450 671-8278

Légendes

★ Je regrette de devoir vous en parler
★★ Pas mauvais, mais on n’est pas obligés de s’y précipiter
★★★ Bonne adresse
★★★★ Très bonne adresse
★★★★★ Adresse exceptionnelle pour la cuisine, le service et le décor

$ Le bonheur pour une vingtaine
$$ Une quarantaine par personne
$$$ Un billet rouge par personne
$$$$ Un billet brun par personne
$$$$$ Le bonheur n’a pas de prix