Petite Maison, grands plaisirs

La cuisine de Danny St Pierre est juste ce qu’il faut pour décoller du banal et, s’il aime « parler » des belles choses, le chef en cuisine de forts jolies.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir La cuisine de Danny St Pierre est juste ce qu’il faut pour décoller du banal et, s’il aime « parler » des belles choses, le chef en cuisine de forts jolies.

Dans notre belle grande ville, nous sommes quelques-uns à écrire sur la fête gastronomique, critiques de restaurants, chroniqueurs gastronomiques et autres. Forcément, nos chemins se croisent à l’occasion lorsqu’apparaît une nouvelle table, dont il est question aujourd’hui.

J’étais à peine assis ce midi-là dans la première salle en demi-sous-sol de cette petite maison — joliment appelée Petite Maison par Danny St Pierre, son hyperactif chef-propriétaire — que Radio-Casseroles, via mon téléphone parfois intelligent, me signale que ma consoeur et néanmoins amie Madame C. publiera dès le lendemain une de ses savantes critiques sur cette adresse. Je reste ? Ça ne coûte que 20 $, je reste donc. J’aurais dû ne pas rester puisque, peu de temps après, l’hyperactif chef-propriétaire décidait de ne plus ouvrir le midi pour causes diverses.

C’était pourtant très bien et la salle était pleine à ras bord. Ce midi-là, par exemple, pour 20 $, la maison proposait un boeuf braisé « grand-mère » et frites de polenta tout à fait convenables. Je ne vous parlerai pas davantage de ce midi qui n’est plus ; j’essaie d’éviter de m’appesantir sur ces petits irritants qui émaillent la vie de critique.

Deux ou trois jours plus tard, revenu ici pour une soirée gastronomique, je tombe nez à nez avec mon autre confrère préféré, Monsieur D., venu lui aussi exercer ses papilles sur les assiettes du chef St Pierre. Nous décidons, Monsieur D. et moi-même, d’espacer un tantinet nos critiques. Faire paraître simultanément dans trois quotidiens nos bafouilles respectives relève en effet d’un insupportable mauvais goût et met à tout coup l’établissement couvert dans une confusion désagréable pour nos lectrices et lecteurs.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir La cuisine de Danny St Pierre est juste ce qu’il faut pour décoller du banal et, s’il aime « parler » des belles choses, le chef en cuisine de forts jolies.

Et ce repas du soir ? me direz-vous. Parfait. Compte tenu du fait que nous sommes dans une petite maison, on ne s’attend pas à des envolées gastronomiques, mais à une cuisine sympathique comme celle que l’on sert à des amis venus manger à la maison et pour lesquels on fait un effort en préparant des plats savoureux. Simple, savoureux et sympathique sont des adjectifs qui qualifient un restaurant comme celui-ci, méritant de figurer dans votre petit carnet de bonnes adresses.

Le soir de ma visite, une certaine fébrilité régnait. La présence en salle de deux critiques sème généralement une jolie confusion parmi le personnel, et même si ni Monsieur D. ni moi-même ne sommes réputés pour massacrer, les gens ont tendance à marcher sur la pointe des pieds. Les salles avant et arrière débordaient et le niveau sonore était réglé à l’intensité juste avant « cacophonie ». La personne qui s’occupa de nous était d’une gentillesse émouvante et d’une efficacité impressionnante.

En entrées, quelques frites de polenta, sauce bolognaise, quelques feuilles d’endives, de fines tranches de pommes et noix, des rillettes de canard accompagnées d’un très approprié confit d’oignon et une poutine inversée — comme il aime parler, vous pourrez demander au chef de vous expliquer en long, en large et surtout en travers ce dont il s’agit.

Le petit tartare de boeuf valait le détour pour cette coupe très fine et la saveur irréprochable de la viande.

La « courge butternut rôtie, labneh à la limette » est encore aujourd’hui au menu de la maison. N’hésitez pas, Petite Maison est un des rares endroits en ville où l’on peut découvrir que cette doubeurre (puisque c’est comme ça, paraît-il, que la chose s’appelle en français) est la plus brillante des cucurbitacées. Le labneh à la limette du chef est un atout additionnel et rend l’assiette encore plus intéressante.

Le célèbre professeur R. s’appliqua à pulvériser son boudin noir bien saisi, purée, ketchup de pomme. Lorsque le professeur est d’humeur à pulvériser, je me dépêche de lui piquer une ou deux bouchées de son assiette avant qu’il n’entre en action. Ce boudin-là était aussi saisi que saisissant et les accompagnements, tout aussi soignés.

Ma voisine de table, Madame-qui-ne boit-que-de-l’eau, me fit goûter son risotto aux champignons et épinards truffés afin que je puisse vous en dire quelque chose. Je vous en dis beaucoup de bien ; le fait qu’un restaurant bondé puisse servir un risotto cuit à la perfection m’impressionne toujours. Par contre, la semaine suivante, au menu, les épinards avaient été remplacés par de la ciboulette et le tout était « tuffé ». Comme disent les jeunes de nos jours : lol.

Du « pavé de thon saisi, carottes à l’orange » retenu par Marie, je ne vous dirai rien de plus que le thon était saisi et les carottes, à l’orange. Le chef brille dans d’autres plats.

Si le temps me le permettait, je retournerais certainement chez Petite Maison, ne serait-ce que pour cette macreuse de boeuf braisée à l’ancienne qui correspondait exactement au souvenir que j’en avais gardé alors qu’un grand chef lotois, invité à la maison lorsque je portais encore des culottes courtes, s’était exclamé, admiratif, que ma mamie maîtrisait la chose à la perfection. J’ai depuis un attachement particulier pour la macreuse, surtout braisée à l’ancienne, et m’applique à saucer scrupuleusement mon assiette comme me l’apprit le grand chef en question.

Sur sa page Facebook, le chef St Pierre se décrit ainsi : « Garçon ordinaire qui aime jouer à la dinette, simplifier ton quotidien et parler de belles choses. » Je tiens à rectifier : 1) ce n’est pas un garçon ordinaire et ses assiettes attestent un grand talent et un certain goût pour l’effort ; 2) il simplifie peut-être ailleurs, mais sa cuisine est juste ce qu’il faut pour décoller du banal et, s’il aime « parler » des belles choses, il en cuisine de fort jolies. Élise, ma fille connaisseuse et fin palais, me dit que les brunchs sont à se rouler par terre. Je lui fais une entière confiance et vous recommande la chose à mon tour. Bon appétit !

Légendes 
★ Je regrette de devoir vous en parler
★★ Pas mauvais, mais on n’est pas obligés de s’y précipiter 
★★★ Bonne adresse 
★★★★ Très bonne adresse 
★★★★★ Adresse exceptionnelle pour la cuisine, le service et le décor

$ Le bonheur pour une vingtaine 
$$ Une quarantaine par personne 
$$$ Un billet rouge par personne 
$$$$ Un billet brun par personne 
$$$$$ Le bonheur n’a pas de prix

Petite Maison

★★★★

5589, avenue du Parc, Montréal, 514 303-1900. $$