L’artiste derrière L’Artiste

Le restaurant L’Artiste est situé sur les rives de la rivière Richelieu.
Photo: L’Artiste Le restaurant L’Artiste est situé sur les rives de la rivière Richelieu.

Les chefs qui tiennent maison « en région » — celui d’aujourd’hui s’appelle Jean-Philippe Saint-Denis et oeuvre au restaurant Les Trois Tilleuls — devraient avoir droit à des égards particuliers. Difficultés d’approvisionnement, de recrutement et de fidélisation du personnel, bassin immédiat de clientèle famélique… Les défis auxquels ils font face quotidiennement sont si nombreux qu’on se demande pourquoi ces braves gens s’installent là et comment ils font pour y demeurer en affaires.

Pour qui fait de la critique, sortir des zones urbaines relève donc toujours du jeu de hasard. Afin d’aider le hasard, je triche un peu dans ces cas-là en recourant aux références de lectrices et lecteurs, d’amis fines fourchettes ou autres canaux de communication.

La perspective d’aller à 100 kilomètres de chez moi pour varloper une adresse ne correspond pas du tout à l’idée que je me fais de mon travail. En fait, l’idée même de varloper me déplaît et, en général, j’essaie plutôt de vous trouver des endroits recommandables. L’Artiste, puisque c’est le nom de ce restaurant sur les rives de la rivière Richelieu, en est un.

Un samedi soir pluvieux, frais et désagréable de ce printemps qui n’en finit pas de tergiverser, nous nous garons à côté d’une rutilante De Soto. La taille du stationnement laisse penser qu’il peut y avoir plusieurs congrégations de dîneurs lorsque le temps est clément et que la terrasse sur la rivière est ouverte.

Ce soir, une soixantaine de voitures y sont stationnées. En calculant vite, je me dis que la salle à manger doit être presque pleine. En passant à côté de la magnifique Rolls Royce décapotable garée à côté de la porte, je me dis qu’il doit aussi y avoir des clients en moyens.

Mon dernier passage ici remonte à plus d’un quart de siècle. L’endroit s’appelait, je crois, L’Auberge des Trois Tilleuls. Je n’y étais pas retourné depuis, ce qui vous donne une idée du plaisir que je n’y avais pas éprouvé. Le service avait certes été courtois, mais le repas quelconque, le décor décati et le couple déplaisant et hautain à la réception avaient suffi à me convaincre de ne plus y retourner.

Photo: L'Artiste La terrasse est ouverte par temps clément...

La maison a subi une métamorphose complète et semble disposer aujourd’hui de tout ce qu’il faut pour le bonheur de la clientèle. La présence aux fourneaux du chef Saint-Denis suffit au mien. La voix mélodieuse d’un chanteur de charme passant de table en table paraît contribuer au plaisir de la plupart des tables, clientèle d’un certain âge, épanouie et d’allure prospère.

La carte de L’Artiste ne révolutionnera pas la chose gastronomique, mais elle correspond sans doute aux desiderata des habitués. Elle propose un choix suffisamment varié pour assouvir votre faim, et les choses y sont bien faites.

En entrée, mon minestrone était très réussi, jolie brunoise forte en carottes, têtes de violon et petits pois frais, quelques fines tranches de chorizo pour corser l’assiette, un peu de parmesan en copeaux et un filet d’huile de basilic. Même satisfaction pour mon ami Pierre avec son tartare de saumon au yogourt, présenté en long bâtonnet recouvert d’une cuillerée de caviar de Mujol et d’un long croûton posé en équilibre.

Les dames sont moins enthousiasmées, l’une par son assiette de mozzarella di buffala des Jardins Picoudi, choux de Bruxelles frits, vinaigrette à la glace de viande, chou-fleur mariné à la grecque, pignons de pin et croûtons ; l’autre par son carpaccio de bison, calmars frits, sauce ponzu, edamame, mayonnaise sriracha, riz soufflé, radis marinés et coeurs de palmier.

Visuellement, leurs assiettes ne sont sans doute pas ce qui est le plus réussi, mais gustativement, je trouve le tout très au point. Peut-être les roucoulades du chanteur ont-elles un effet néfaste sur les papilles de nos compagnes ?

En plats principaux, l’allégresse revient pour l’ensemble de la tablée. Un ravioli ouvert, grand carré de pâte maison, crevettes, moules et calmars, beurre blanc citronné, petits pois, tomates cerises confites, poireaux en une portion plus que généreuse. Marie aurait pu très facilement se passer du brocoli, mais on n’en tiendra pas rigueur aux cuisiniers qui avaient ajouté quelques belles bouchées de homard.

Avant de finir son assiette, Mirella a hésité un instant, trouvant le magret de canard un peu raide. Je l’ai plutôt trouvé ferme mais tendre, laqué avec délicatesse aux épices douces, accompagné de shiitake, d’un ragoût d’orge perlée, de courge butternut, kimchi maison, épinards et chou frisé séché.

Pour Pierre, une belle portion de morue d’Islande poêlée sur une purée de pommes de terre aux herbes et quelques haricots verts. Pour relever le tout, un velouté de moules au curry et en chapiteau, de grands chips de papadum.

Dans mon assiette, un rêve de filet mignon de boeuf, rôti et pourtant bleu comme demandé. Le chef garnit l’assiette de rabioles, d’asperges, de pommes de terre rattes, de très tendres carottes et de quelques champignons café. Le tout est souligné avec une sauce au porto peut-être un peu trop allongée. En option « Repoussez vos limites », la maison propose une version servie avec foie gras poêlé.

Parmi les accompagnements apparaissait « purée de pommes de terre de la grand-mère de Michel ». J’ai accompagné, pour mon plus grand bonheur (et celui des trois autres gourmets). La grand-mère en question ne se souciait pas du cholestérol et sa recette est si généreusement beurrée et allégée d’une crème infusée au romarin que je mets quiconque au défi de ne pas finir la bolée servie ici.

Les desserts au chariot

 

Les desserts ne figurent pas sur la carte, mais un chariot chargé de pâtisseries alléchantes venues de chez Arhoma sert de promotion. On reconnaît ici la touche de Lucien Guillegault, chef pâtissier, et tout le monde apprécie en remettant des assiettes nettoyées. Au micro, Oeil de velours enchaîne les tubes d’un autre temps. Sur les notes de Besame mucho, nous quittons la salle déjà désertée par la clientèle arrivée tôt. Il est 22 h 46.

L'Artiste

Ouvert à midi du mardi au vendredi et en soirée du mardi au dimanche. Brunch dominical. Comptez une trentaine de dollars par personne le midi et une quarantaine pour le brunch. 

En soirée, entrées de 9 $ à 22 $, plats principaux de 29 $ à 42 $. Si vous êtes carnivores et que votre porte-monnaie est bien rebondi, la maison vous propose un divertissement spécial : une côte de boeuf rôtie pour deux personnes, sauce à l’estragon, purée de pommes de terre et poêlée de légumes racines pour 92 $. Ajoutez 20 $ pour un « extra foie gras poêlé ». Du travail d’artiste.

De la carte des vins que je trouvais classique, au sens d’ennuyeuse, Jean Aubry, mon collègue expert mondial en bouteilles de qualité, dit : « Mon petit doigt me dit que la dégustation à l’aveugle de cette carte m’oriente tout naturellement vers un établissement hôtelier. En un mot, c’est standard, côté prix comme côté choix. Léger glissement vers la facilité, tout de même. Les dîneurs méritent mieux que ça, surtout s’ils se déplacent. » À Marie qui lui précisait qu’elle aimerait « un verre de rouge léger et délicat », le jeune homme au service, charmant par ailleurs, a proposé un Pinot américain ou Valpolicella. Je m’en suis tenu à deux bouteilles d’Eska…

Légendes 

★ Je regrette de devoir vous en parler
★★ Pas mauvais, mais on n’est pas obligés de s’y précipiter 
★★★ Bonne adresse 
★★★★ Très bonne adresse 
★★★★★ Adresse exceptionnelle pour la cuisine, le service et le décor

$ Le bonheur pour une vingtaine 
$$ Une quarantaine par personne 
$$$ Un billet rouge par personne 
$$$$ Un billet brun par personne 
$$$$$ Le bonheur n’a pas de prix

L’Artiste

★★★ 1/2

290, rue Richelieu, Saint-Marc-sur-Richelieu, 514 856-7787, 1 800 263-2230, $$$



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