Le Tuck Shop, une surprenante élégance culinaire

Le chef copropriétaire du Tuck Shop, Theo Lerikos
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le chef copropriétaire du Tuck Shop, Theo Lerikos

Il ne faut pas se fier aux apparences. Par exemple pour cette adresse-ci, Tuck Shop, visitée pour vous cette semaine, on doit vraiment s’en défier. En apparence, « c’est un resto anglo pour les gens de Westmount ou de Côte-Saint-Luc et Hampstead qui descendent s’encanailler dans Saint-Henri ».

C’est vrai que, en plus, avec un nom pareil, on pourrait s’attendre au pire. Le Grand Robert Collins écrit : « Tuck-shop noun Brit/School/: petite boutique où les écoliers peuvent acheter des pâtisseries, des bonbons, etc. »

Première erreur de jugement à ne pas commettre : venir ici pour des bonbons. Pas la moindre grenouille verte à l’horizon, ni le plus petit sac de gummi l’ourson, ni la moindre coucougnette, cette friandise à base d’amandes très prisée dans les cours d’école. Rien, nada, nothing, nichts.

Deuxième faux pas à éviter : arriver avec son Grand Robert Collins sous le bras. Pas une seule fois un mot dans la langue de la perfide Albion n’est venu érafler nos tympans sensibles.

Une courtoisie extrême, une bienveillante proactivité et une qualité de français à faire rougir le personnel d’un nombre croissant d’établissements en ville, qui semble se contrebalancer à un tel point de la langue utilisée que le client en vient à se demander sur quelle planète il se trouve. « Genre, de même, comme… » C’était ma minute linguistique, passons maintenant à la chose gastronomique.

La carte du Tuck Shop est assez courte pour éviter aux cuisiniers de se planter et assez bien montée pour satisfaire tous les appétits. Une dizaine d’entrées ou de divertissements préliminaires, une demi-douzaine de plats principaux, une assiette de fromages du Québec et deux ou trois desserts que l’on vous présente de vive voix avec ce ton si perversement amical qu’on est tenté de les prendre tous.

Tout en discutant de sujets d’actualité plus ou moins déprimants, les deux messieurs à la table voisine se remontent le moral en engouffrant une quantité phénoménale de petits pétoncles frais et une demi-bourriche d’huîtres.

Leur plaisir semble égal au nôtre avec nos entrées plus modestes, recommandées par Alex, une jeune serveuse qui mérite chaque dollar du généreux pourboire que vous lui laisserez.

L’entrée du jour, deux tentacules de pieuvre grillée d’une parfaite tendreté, reposant sur un samosa déconstruit chou-fleur, pois verts et pomme de terre sautés au cari, voisinant avec deux rondelles d’oignon grillé dans une chapelure très fine de farine de pois chiche.

Mis à part le fait que la chose est détaillée 21 $ (sans doute à cause du chou-fleur dont le cours a récemment explosé), tout est parfait.

Plus intrépide que moi question cholestérol, ma fille tombe avec enthousiasme dans ce flanc de porc croustillant, gouda âgé et pleurotes, décoré d’une ravissante mini-julienne de betterave chioggia.

 

Plats principaux

En plats principaux, un duo de poulet de Cornouailles accompagné de purée de carotte blanche, d’une cuillerée de taboulé, quelques pignons, un peu de cassis et, en fond d’assiette, une réduction de vin rouge et quelques éclats de citron confit.

Tenez, c’était si bon que, trois jours plus tard, à vous l’écrire, je prévois retourner là juste pour cette assiette.

Mademoiselle Tastet a une très belle discussion avec ses joues de veau servies avec un os à moelle tronçonné — « Vous devez déposer la moelle sur les joues. Vous allez voir, c’est sublime ! », dixit Alex — de succulents spaetzles au cresson et une purée de panais veloutée.

C’est effectivement si bon que l’assiette est saucée consciencieusement. Le pain est fourni par Monsieur Finkelstein, un esthète de la boulange bien connu des amateurs de mies hors du commun.

Au moment du dessert, je demande : « Ces quelques petites choses sont faites maison ? » Réponse d’Amelia, la gérante : « La tarte aux pommes et canneberges, c’est la maman du chef qui nous la prépare. On l’accompagne de crème glacée à la vanille que nous faisons nous-mêmes. On peut dire que c’est fait maison. »

Et on peut aussi remercier le chef Theo Lerikos qui brille dans le salé de laisser madame Lerikos-mère s’occuper de cette partie du repas.

Tuck Shop

4662, rue Notre-Dame Ouest
Montréal
514 439-7432
 

Ouvert en soirée du mardi au samedi. Deux entrées, deux plats principaux et un dessert ont coûté, avant taxes et service, 106 $. Ajoutez à cela 30 $ pour deux verres de Cuvée Keke, un très joli Beaujolais charnu de chez Kevin Descombes, vigneron à Villié-Morgon, et on reste tout de même dans du raisonnable pour une soirée gastronomique divertissante.

 

De la carte des vins, d’ailleurs, notre expert maison Jean Aubry dit : « Carte substantielle exclusivement axée sur des importations privées bien choisies, dont ce Vigneau-Chevreau, Cuvée Silex, Vouvray, France, 2014 constitue un excellent exemple. Dommage qu’avec toutes ces importations privées les prix ne soient pas plus doux pour le consommateur, car ils peuvent l’être si on s’en donne la peine. »