Madame Kim et sa famille


Madame Kim Mi Kyum prépare des plats qui tiennent plus de la petite musique de cuisine familiale que du tintamarre des restaurants.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Madame Kim Mi Kyum prépare des plats qui tiennent plus de la petite musique de cuisine familiale que du tintamarre des restaurants.

Madame Kim Mi Kyum a un restaurant au coin de la rue Bernard et de l’avenue de l’Esplanade. L’endroit s’appelle Omma et c’est beaucoup plus qu’un restaurant. Bien entendu, pour le client de passage, c’est seulement un restaurant, coréen en l’occurrence, avec menu, carte, cuisine dans le fond de la salle, petit comptoir et addition à la fin du repas. Mais ce qui est intéressant ici est le fait que le client de passage devient rapidement un habitué, Madame Kim préparant des plats qui tiennent plus de la petite musique de cuisine familiale que du tintamarre des restaurants et le personnel réussissant à vous faire sentir chez vous assez rapidement.

Adrien et Élise, mes enfants gourmets gourmands, me bassinaient depuis longtemps avec Omma : « Tu devrais vraiment y aller ! » ; « Il faut absolument que tu y ailles ! » Évidemment, j’ai fini par y aller. Pour faire bonne figure, j’y suis même allé avec la famille presque au complet, les deux gourmets gourmands, Clément le petit dernier avec son coup de fourchette artistique, Marie, muse de chaque instant, et Cécile, pétillante octogénaire au superbe palais royal.

Et là, instantanément, je me suis senti chez moi. Je vous avoue n’avoir jamais mis les pieds en Corée et ne pas connaître grand-chose des deux Corées, à part bien sûr les extravagances de Monsieur Kim Jong-un et le fait que les coréanophiles mettent le nom de famille avant le ou les prénom(s). Voulons-nous vraiment nous fâcher avec un coréanophile ? On peut se poser la question en savourant le petit bol de gimchi (appelé kimchi un peu partout ailleurs sur la planète) et répondre par la négative, le coréanophile étant un être d’un naturel doux et rêveur.

Un sentiment de bien-être

Le sentiment de bien-être instantané ressenti à la table de Madame Kim est donc d’autant plus surprenant car sa carte est exclusivement coréenne, du dubujim au yukaejang en passant par le soondooboo jigae. Avouez ! Vous vous sentez déjà un peu coréen vous-même.

En attendant l’arrivée des vraies affaires, Adrien et Élise étant connus dans la maison, nous eûmes droit à quelques éclats de pajun, cette galette coréenne avec oignons, carottes et kimchi. L’assiette fut nettoyée en un clin d’oeil et dans le bruit feutré des suçotements enthousiastes de la tablée.

Les mandoos, raviolis au boeuf et légumes ou tofu et légumes viennent par quatre. Nous étions cinq. À Renaud, le sympathique jeune homme en charge du service, je demandais : « Débrouillard comme tu sembles l’être, tu peux sans doute nous en avoir un cinquième afin d’éviter les chicanes ? » Il est vraiment débrouillard, mais le cinquième nous fut quand même facturé 1,50 $, « débrouillard » en coréen ne rimant pas avec « qui jette l’argent par les fenêtres ».

Suivirent les dak nalge tigim, des ailes de poulet très marquées de gingembre et de soya, une touche de saké, légèrement pimentées, tout à fait délicieuses. Vous ne voudrez plus jamais en manger ailleurs.

La bolinette de salade aux algues fut vidée en un éclair. Le mot « aux » est important, l’algue fraîche ne jouant ici qu’un rôle de figuration parmi les autres éléments du plat, radis, carottes, concombres et salade verte. Le devant de la scène est occupé par une vinaigrette très forte en sésame et en piment.

Le plat du jour était un bol de poulet au curry rouge, cuisiné avec du basilic thaï et de la lime. La chose est intéressante, mais on peut ne pas écrire un paragraphe complet sur ce plat. Les belles grosses crevettes appelées « Curry coco » sont plus divertissantes, accompagnées de quelques légumes sautés, dans une sauce curry très marquée de lait de coco et soulignée de coriandre.

Madame Cécile mâchouilla son Donkasu, de fines tranches de filet mignon de porc, panées au panko et accompagnées d’une sauce aigre-douce, de salade de chou fraîche et de concombre mariné. Elle tenta en vain de nous en refiler une partie. Son petit-fils, artiste en bande dessinée toujours affamé, rendit service. D’autant que son plat, du thon à la coréenne mariné et légèrement saisi, ne semblait pas l’enthousiasmer. Il se vautra donc dans l’assiette de sa grand-mère à l’appétit de pinson.

La plénitude associée aux bonnes soirées

Tout en badinant avec plusieurs jeunes femmes amies aux tables voisines, Adrien dévora son bibimbap à la pieuvre grillée, riz sur lequel trônait un petit oeuf cru. Quand on sait combien le bibimbap est un plat exigeant une concentration à chaque cuillerée, on ne peut qu’applaudir devant le badinage. Sans doute était-ce là sa façon à lui de répéter son rôle dans la pièce On ne badine pas avec l’amour à venir au Théâtre Denise-Pelletier, du 30 septembre au 24 octobre.

En tombée de rideau, deux desserts qui prouvent, si besoin était, que la chose n’est pas la matière forte de la cuisine asiatique, toutes nations confondues.

Les garçons éclusèrent quelques Cass, une petite bière assez amicale brassée en Corée. Par curiosité, je commandai un yajacha glacé et un thé glacé au gingembre. Soyez curieux, ça en vaut la peine. On sort de chez Omma avec le sentiment de plénitude associé aux bonnes soirées. On se dit qu’on reviendra. J’y suis déjà retourné et c’était encore meilleur la deuxième fois.

Ouvert sept soirs sur sept. Une quarantaine de dollars vous assurent de passer une agréable soirée, rafraîchissante en été et qui vous réchauffera l’âme et le coeur en hiver. Entrées de 6 à 15 $, plats principaux pour une vingtaine de dollars et plus si affinités. Omma propose une carte de vins assez courte, mais qui a reçu la bénédiction de l’éminent M. Aubry : « On ne sort pas ici des sentiers battus, mais pourquoi changer quand l’offre est sans prétention et raisonnable côté prix ? L’essentiel est là, même si la carte peut être sans doute boudée par de prétendus “experts”. » Si Jean le dit.

Omma

177, rue Bernard Ouest, Montréal, 514 274-1464