Lionel, le cousin de Ian

Au sortir de Chez Lionel, l’humeur n’est pas vraiment mauvaise — rien ne l’était —, mais pas vraiment joyeuse non plus. Une sorte d’humeur mitigée, un peu comme cette critique.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Au sortir de Chez Lionel, l’humeur n’est pas vraiment mauvaise — rien ne l’était —, mais pas vraiment joyeuse non plus. Une sorte d’humeur mitigée, un peu comme cette critique.

Lionel, c’est cette brasserie de Boucherville dont il est question aujourd’hui. Ian, c’est Ian Perreault, chef talentueux dont nous aimons le travail en général et certains plats en particulier. Vous devez savoir depuis toutes ces années combien je déteste étriller, combien je préfère mettre en évidence le talent et le travail des chefs et de leurs équipes. Il y aura un peu de tout cela ici, dommage pour Lionel, tant mieux pour Ian.

Nous nous rendons chez Ian et son cousin, quatre personnes un mercredi soir de fin de printemps, gros appétits, papilles aiguisées, gros bon sens et regards critiques. Tout le monde connaît le chef Perreault, dont nous avons applaudi les réalisations partout où il est passé : Area, ce phare de la rue Amherst à l’époque, Rest Area, qui disparut avec les Ailes de la Mode en engloutissant les économies du chef et, juste avant Boucherville, sa très belle petite échoppe de traiteur avenue Bernard à Outremont.

L’hiver dernier par une journée déprimante, glaciale et verglacée, madame Hélène avait eu la bonté de m’accompagner pour un repas de midi ici. Nous étions ressortis de chez Ian d’excellente humeur et réchauffés par de petits plats très brasserie, soignés et juste assez intrigants pour nous inciter à revenir plus tard avec nos conjoints respectifs. Nous ne savions pas que le cousin de Ian prenait parfois les commandes et que les résultats étaient loin d’être aussi intéressants.

Au sortir de cette plus récente visite printanière chez Lionel, l’humeur est moins folichonne, pas vraiment mauvaise, rien ne l’était, mais pas vraiment joyeuse non plus. Une sorte d’humeur mitigée, un peu comme cette critique. Il y a de tout dans cette brasserie, de bonnes choses et de moins bonnes. Parmi les bonnes, ce grand stationnement qui permet d’arriver à destination dans les temps, ces deux belles terrasses, cette grande salle aux banquettes moelleuses, ce décor intérieur aéré plutôt réussi et joyeux, incluant quelques loupiottes rappelant Noël. Il y en a même de très bonnes, comme le service assuré avec grâce, proactivité et maestria par Ève ce soir-là.

Parmi les bonnes dans les assiettes, cette demi-laitue iceberg, émulsion à l’ail, pomme verte, prosciutto frit, croûtons poêlés et copeaux de Grana Padano. La portion est si généreuse qu’Ève voulut s’assurer de notre appétit : « Vous avez très faim ? Vous allez voir, la portion est assez surprenante. » Effectivement, il y avait de quoi nourrir deux ou trois personnes dans cette assiette. Cette macreuse était également intéressante : « Vieillie 21 jours, poêlée aux épices à steak, accompagnée de haricots verts fins au beurre, jus de viande style soupe à l’oignon émulsionné au foie gras et échalote frite », disait le menu. C’était exactement ça et la cuisson bleue demandée à Ève le fut parfaitement. Ces deux plats étaient les miens, je ne vous en dirai que du bien.

Pour les autres ma foi, ça grinçait par mal dans les commentaires. Souvent, à écouter mes commensaux varloper sans merci, je me dis que c’est une chance qu’ils n’écrivent pas. Mais je trouve toujours leurs remarques pertinentes. Elles émanent de clients, pas de critiques, et ce sont les clients qui font vivre les restaurants et les brasseries.

Comme il en restait dans l’assiette bien que chacun y ait pioché, je demandais : Alors, ce « Fish frites », il est comment ? Réponse : « La salade de chou était délicieuse, la sauce gribiche, comme annoncé dans le menu, “assez classique”, et l’ensemble de la prestation assez ordinaire. » Désolé d’avoir demandé, j’avais été attiré par la mention « aiglefin de pêche responsable ».

Sous le titre « Raviolis à la ricotta fait à la main » — titre qui me laissait perplexe, car je ne comprenais pas qui était fait à la main, raviolis étant au pluriel et ricotta, irrémédiablement féminin —, on lisait : « Confit de canard, champignons biologiques poêlés, fond de veau classique légèrement crémé, persil et huile de truffe blanche. » Ça fait beaucoup. En fait, ça fait beaucoup trop car les raviolis étaient étouffés par l’huile de truffe blanche et une sauce exagérément sucrée. Le reste aurait très bien pu ne pas être là.

Les pétoncles manquaient cruellement de cette vigueur marine qui distingue ce fruit de mer et étaient cachés sous l’omniprésente gamme de saveurs de la ribambelle d’accompagnements : risotto à la bisque de homard, shiitake, pois verts, lardons rôtis, parmesan et hollandaise au basilic et à l’ail confit.

Ni le tataki de saumon au nori frit, ni les crevettes style tempura, ni même la ganache de foie gras, jadis savoureuse, ne trouvèrent grâce à notre table. Les clients ont beau essayer, quand il manque cette touche de distinction, habituellement signature de Ian, rien n’y fait. Et son cousin ce soir-là connaissait ce que l’on appelle une mauvaise soirée.

Des deux desserts présentés dans des pots Mason me restera le souvenir des pots Mason.

Chez Lionel

1052, rue Lionel-Daunais
Boucherville
450 906-3886

Ouvert midi et soir sept jours sur sept. Côté budget : midis raisonnables, soirs pouvant l’être. En ce qui concerne la carte des vins, je vous épargne les quatre lignes assassines de mon collègue expert. Peut-être juste la signature de monsieur Aubry, pour vous donner une idée : « Jean qui n’ira pas boire là. »