Ô 6e sens

Photo: Renaud Philippe Le Devoir

Mon fils est un petit monsieur qui, en matière culinaire, n’a pas peur d’explorer hors de sa zone familière. Il m’a donc semblé approprié d’en faire mon complice pour découvrir un lieu qui sort de l’ordinaire : un restaurant où tout se passe dans le noir complet! Nous nous rendons à l’intrigant Ô 6e sens afin de trouver réponse à cette épineuse question : sans repères visuels, la main saura-t-elle diriger adéquatement l’ustensile à la bouche?

Les sens aux aguets

Édouard-Laurent et moi entrons dans le petit resto situé à proximité du boulevard Laurier. L’emplacement a été choisi pour son aspect pratique puisqu’on y accède facilement en transports publics, mais aussi pour ses caractéristiques favorisant un design sur mesure pour le personnel non voyant. Hauts plafonds et éclairages tamisés composent l’écrin de la zone d’accueil où nous reçoit chaleureusement le propriétaire, Jean-François Lessard.

Première surprise : ici, il n’y a pas de menu à proprement parler… les mets seront en effet «découverts» à mesure, avec pour seuls repères la texture, l’odorat et le goût! On lance au mangeur le défi d’identifier l’ingrédient mystère qui se retrouvera tout au long du repas, de l’entrée jusqu’au dessert.

Les contraintes ou allergies alimentaires, de même que le végétarisme, sont cependant pris en considération. Ce n’est qu’après le repas, à la sortie de la zone de restauration, que l’on nous révélera le contenu exact des assiettes.

Puisque le menu changera précisément le lendemain de la parution de cette chronique, je puis bien vous révéler quel était cet ingrédient secret en mars-avril 2015… Mais pas tout de suite : il vous faudra lire jusqu’au bout!

En attendant, nous franchissons les lourdes tentures noires, guidés par André, qui sera notre serveur pour la soirée. Nous sommes à présent dans l’obscurité complète. L’aventure commence.

Chaud devant!

Le restaurant Ô 6e sens compte parmi les rares établissements d’Amérique du Nord où le personnel de service se compose exclusivement de non-voyants. La dimension restauration se double aussi d’une vocation caritative puisqu’un pourcentage des bénéfices est remis à des organisations comme les fondations MIRA et Caecitas. Moins connue du grand public, cette dernière favorise l’insertion en emploi des personnes ayant une déficience visuelle.

Une fois attablés, nous nous laissons progressivement imprégner de cette obscurité, les yeux au repos, les oreilles à l’affut. Il est impressionnant d’être ainsi témoins de l’efficacité du personnel. Au moyen de l’expression «Chaud devant!», serveurs et barman se déplacent en un ballet feutré que seule l’ouïe permet de percevoir.

Nous discutons en savourant les mises en bouche. Si le jeune convive apprécie moins la soupe froide de mangue, concombre et coriandre (chic, deux parts juste pour moi), il dévore avec enthousiasme la foccacia d’huile d’olive, sel de mer et romarin. Après coup, je me sentirai d’ailleurs heureuse d’avoir su deviner de quelle herbe il s’agissait!

À vos papilles

Une assiette de porcelaine rectangulaire divisée en trois compartiments recèle le trio d’entrées qu’on nous suggère d’aborder de gauche à droite. Dans le premier compartiment, nous reconnaissons sans trop de mal les saveurs caractéristiques de l’artichaut, du prosciutto et du gruyère, un antipasti qui nous plaît fort à tous deux!

La seconde entrée est une petite part de salade asiatique où de fines lanières de porc croustillant donnent le change à la vinaigrette moutarde et érable. Ici encore, nous parvenons aisément à identifier les notes sucrées de l’or québécois.

Les choses se corsent à la troisième entrée : à quoi peut bien correspondre cette texture fine à la saveur capiteuse, déposée sur une salade de poires et de verdurettes? Du végépâté, peut-être?

Une chose est sûre, nous aimons beaucoup. Nous apprendrons plus tard que ce délice est en fait du boudin noir au caramel de pommes. Puisque j’ai choisi l’option «avec accords mets et vin», on me sert un délicieux cidre de pommes pétillant de la Cidrerie Saint-Antoine.

Le concept tripartite est le même pour les mets principaux. Dès la première bouchée prélevée dans le compartiment de gauche, nous sommes convaincus d’avoir affaire à du filet de porc.

Si fiston et moi identifions aussi les bouquets de brocoli et les copeaux de cheddar, nous sommes incapables, en revanche, de préciser la nature du superbe bouillon qui s’avèrera être une sauce au foie gras.

Au milieu de l’assiette se trouve un riz aux accents asiatiques comportant des morceaux de viande, des carottes et du rutabaga. Savoureux, mais plutôt aisé à deviner à l’aveugle, si vous me passez ce jeu de mots un peu facile.

Le troisième mets, mon favori pour ce service, consiste en une viande tendre accompagnée de légumes grillés nappés d’une sauce très relevée. On nous dévoilera bientôt qu’il s’agit de joue de porc au whisky aromatisé à l’érable. Le vin sélectionné pour l’accompagner, un Torres Coronas démontrant un beau caractère, s’avère parfait.

Tous à la cabane

Le service des desserts se décline également en trois portions. Celle de gauche est une énigme avec sa texture alliant moelleux et croustillant.

Celle du centre est tout aussi curieuse, car, si nous reconnaissons la crème fouettée et les fruits frais, les autres éléments nous échappent. Celle de droite nous permet enfin de deviner le fameux ingrédient mystère : il s’agit du porc!

Présent sous forme d’oreilles de christ au sirop dans le premier dessert et de lardons dans le second, où il surmonte le pain doré, il conclut le repas en «candy bacon» sur la pâtisserie finale, la trilogie évoquant joyeusement le sucré-salé de la cabane à sucre.

Le jeune chef Maxime Deschamps, qui a joint l’équipe il y a trois mois, admet d’ailleurs que cette inspiration a guidé la composition du menu printanier. Bien joué! Mon verre de Pineau des Charente Le Coq d’Or convient à merveille à cette belle finale.

En sortant, nous nous empressons d’aller nous laver les mains… et elles en ont bien besoin après ce repas inhabituel puisque, il faut l’admettre, les doigts sont régulièrement venus en renfort de la fourchette. Tout au fond du resto se trouve une pièce intrigante et cossue.

Édouard-Laurent, qui adore les pitous, est particulièrement impressionné d’y découvrir des chiens-guides paressant au son d’une musique douce, tandis que leurs maîtres — les serveurs — sont au boulot.

Bref, un lieu coup-de-coeur à découvrir!

Ô 6e sens

1200, avenue Germain-des-Prés
Québec
418 704-7367, o6sens.com

 

Les plus : un concept déroutant et original, une cuisine savoureuse et, surtout, un personnel de service dont la complicité et la bonne humeur sont contagieuses.

 

Les moins : rien à redire, mais peut-être une suggestion : offrir la possibilité aux mangeurs de se nettoyer les mains avec un linge humide en mi-repas!

 

Repas pour deux (un adulte et un enfant), incluant alcool, taxes et service : 136 $.

 


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