Petites croquées québécoises dans la Grosse Pomme

Un des plats du chef de M. Wells Steakhouse, Hugue Dufour.
Photo: M. Wells Steakhouse Un des plats du chef de M. Wells Steakhouse, Hugue Dufour.

Ça y est, le printemps est là ! Dans nos coeurs depuis longtemps, au calendrier officiel depuis une semaine. Avec cette fougue et cet esprit de pionnier qui vous attirent l’admiration de vos proches, vous avez décidé de partir une fin de semaine à New York. « On mangera où ? », a tout de suite demandé votre moitié qui a les pieds sur terre et l’estomac juste au-dessus. C’est là que je deviens votre allié.

Deux soirs, deux adresses et, comme la moitié en question aurait préféré monter à Chicoutimi ou ailleurs d’aussi exotique, mais au moins rester au Québec, je vous suggère deux adresses dans la Grosse Pomme où oeuvrent deux ou trois petits Québécois, deux dans les assiettes, le troisième dans les bouteilles, toutes choses concourant au bonheur universel.

Première soirée: M. Wells Steakhouse

Hugue Dufour, chef propiétaire de l’endroit, cuisine avec la générosité légendaire des natifs de Saint-Coeur-de-Marie, Québec, Canada. Avant d’installer ses casseroles à un jet de carottes de Central Park, il cultivait à Montréal la délicatesse de plats iconiques comme la poutine au foie fras chez Martin Picard, Au pied de cochon.

Aujourd’hui à Long Island City, il propose de jolies assiettes « Salade de coeurs de canard », « Escabèche de moules » ou « Baba au rhum ».

Il suggère aussi des plats intitulés « Whole Chicken à l’américaine » ou un gigantesque « Tomahawk for Two », pour lesquels le public craque. On sort rarement de chez lui autrement qu’en roulant et en se promettant une petite salade dégraissée pour le lendemain.

En charge de l’imbibition de qualité, Étienne Guérin, élégant joueur de cornemuse et de tire-bouchon, séduit la clientèle avec ses choix éclectiques.

Comme le chef cultive aussi l’exotisme cher au coeur des gens de sa région natale, il a installé son intrigant établissement dans… un garage.

Bien sûr, ne restent du garage que quelques enseignes sur les façades, mais vous observerez avec amusement l’air des nouveaux arrivants lorsqu’ils vérifient, plan de la ville à la main, qu’ils se trouvent bien à la bonne adresse. Une fois à table, les doutes sont dissipés.

Les New-Yorkais les plus audacieux — ceux qui osent s’aventurer hors de Manhattan et passer le Ed Koch Queensboro Bridge — ne s’y sont pas trompés en ayant déjà fait de cette jeune maison atypique l’une de leurs destinations gastronomiques préférées. Le Guide Michelin, souvent un peu coincé dans le formalisme des nappes amidonnées, vient de lui attribuer une étoile, c’est vous dire. Si même les Français aiment ça…

M. Wells Steakhouse, 43-15 Crescent Street, Queens, 718 786-9060.

Deuxième soirée: Fedora

Les gourmets montréalais se souviendront sans doute de Mehdi Brunet-Benkritly. C’est notamment à lui qu’on doit l’ouverture, il y a quelques années, du Réservoir, rue Duluth. Puis, ces mêmes gourmands, toujours à la recherche de palpitantes nouvelles aventures, le retrouvèrent dans la trépidation des cuisines du Pied de cochon.

Et après toutes ces palpitations et trépidations, plus rien. Disparition totale. Il faut dire que le chef Brunet-Benkritly est extrêmement discret et que Manhattan est une bourgade assez densément peuplée.

Le chef cuisine dans un charmant estaminet du Village (le leur, pas le notre), partie ouest, dont le nom brille en lettres rouges : Fedora. Un demi-sous-sol très achalandé, décor chic très NoHo et vibrations allant crescendo à mesure que la soirée avance. Tout ce beau monde semble heureux de participer à ce joyeux tintamarre.

Le soir de mon passage, à la table voisine, trois jeunes gens, carrures d’athlète et casquettes à palette visées devant-derrière, nettoyèrent méticuleusement une demi-douzaine de plats dans une retenue verbale quasi mystique. Vous auriez admiré, j’en suis sûr.

Dans les assiettes, ça vibre tout aussi élégamment. En entrées, omble d’Islande servi en sashimi, décoré d’oeufs de truite américaine, petite pointe de crème citronnée et aneth, ou oeuf poché posé sur un lit de shiitakes et de pleurotes.

Poitrine de canard croustillant ou gnocchis accompagnant de savoureuses boulettes de poulet fumé en plats de résistance. Belle portion de Key Lime Pie pour conclure. On sort de là comblé et épanoui, prêt à affronter Manhattan by night.

À ces deux adresses, vous voudriez bien savoir à combien se détaille le bonheur. Les prix, donc ?

Nous sommes à New York, ville de tous les excès. Si, comme moi, vous êtes prudent, un de ces beaux billets bruns du Dominion et un petit vert vous assureront une belle soirée pour votre moitié et vous-même.

Si vous vous laissez emporter par la fébrilité de la mégalopole et succombez à la beauté des deux endroits, ce pourrait être pas mal plus cher.

Je crois me souvenir qu’en anglais, l’expression « À bon entendeur, salut » se traduit par « A word to the wise ».

Fedora, 239 West 4th Street, New York, 646-449-9336