Accommodements très raisonnables

On mange très bien à la Maison publique (traduction artisanale de Public House), à l’angle des rues de Marquette et Gilford à Montréal.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir On mange très bien à la Maison publique (traduction artisanale de Public House), à l’angle des rues de Marquette et Gilford à Montréal.

Depuis le début de l’année, nous avons mangé dans ces pages chinois, espagnol, japonais, autochtone, italo-branchouille et levantin. Ça fait tout de même beaucoup de voyages dans les assiettes. Aujourd’hui, je vous propose une excursion vers une nappe encore plus exotique. Aujourd’hui, en effet, mangeons anglais.

Tout en gambadant dans ces espaces dépaysants, nous en profiterons pour détruire quelques mythes, en commençant par les cinq suivants :

1. « L’Anglais est sourd de nature. » 2. « L’Anglais n’entend pas le français. » 3. « L’Anglais mange mal. » 4. « La cuisine des pubs anglais est infecte. » 5. « L’Anglais n’a pas vraiment d’humour compréhensible pour qui n’est pas anglais. »

Mythe 1

L’arrivée de la Maison publique (traduction artisanale de Public House, ce pub cher au foie des citoyens du Royaume-Uni) au coeur du très francophone Plateau-Mont-Royal avait causé quelque émoi dans le voisinage. On fit rapidement remarquer au grand roux responsable des rénovations que cette immense façade peinte à la gloire d’une brasserie au nom très anglais pouvait être un peu agaçante et jurait terriblement dans ce paisible quartier.

Il acquiesça, rectifia, et la plupart des voisins découvrirent un jeune homme charmant, venu de la lointaine Colombie-Britannique pour s’installer avec femme et enfant à quelques coins de rue de son établissement. Conclusion : l’Anglais est un peu sourd, mais se soigne.

Mythe 2

Il est vrai qu’à une question un peu alambiquée dans la langue de Molière, le chef, Derek Damman, répond par un regard langoureux et un intense rougissement. On n’est pas obligés de lui parler.

Par contre, tous les membres de son personnel, salle et cuisine, maîtrisent plusieurs niveaux de français et le menu au mur est bien affiché dans notre belle langue. Aux fourneaux, le chef Phillip Viens, qui cuisine avec le grand roux, est une sorte d’esthète francophone de la casserole.

Conclusion : l’Anglais n’entend peut-être pas très bien le français, mais il s’entoure de personnes palliant cette tare.

Mythe 3

C’est sans doute parfois vrai que l’Anglais mange mal — spam eggs ou haggis (panse de brebis farcie) n’étant pas des moments gastronomiques d’une élégance particulière —, mais aujourd’hui, on apprécie la totalité de ce qui arrive sur la table. En entrées, tout est dans ce « parfait de foie gras » : perfection, foie et gras ; sans parler d’une certaine virtuosité au moment de l’assemblage. Autre entrée, un « thon albacore, raifort et citron » : la chair du poisson cru avait cette tendreté et cette palette de saveurs que seuls donnent les thons extrêmement généreux de la côte pacifique au nord de Vancouver.

La touche de citron était parfaite, le raifort un peu moins, trop chargé en ail. En plat principal, une assiette de « lentilles, oeuf poché et croustillant de poireaux » qui repartit en cuisine nettoyée avec cet enthousiasme des clients qui remplit de joie les cuisiniers.

Deux desserts irréprochables, toutes origines confondues : « glace molle, thé des bois et amélanchier » et « eton mess aux pommes », ce dessert typiquement anglais composé de fraises, de meringue et de crème.

Compte tenu des fraises immondes que l’on trouve actuellement chez nous, on saura gré au chef de les remplacer par des pommes, au moins jusqu’au retour de nos belles fraises du Québec qui goûtent… la fraise.

Conclusion : l’Anglais au coin de Marquette et Gilford mange très bien. Et en fait profiter ses clientes et clients.

Mythe 4

Ici encore, si ce fut effectivement le cas pendant des siècles et jusqu’à tout récemment, les jeunes chefs anglais allumés qui aiment cuisiner ne sont plus obligés de sortir de leur île et travaillent désormais les meilleurs produits au pub de leur coin de rue.

Pour vous aider à être d’accord avec moi, en voici deux, testés pour vous au coeur de la perfide Albion : Upstairs at Ten Bells — 84 Commercial Street, London 07530 492986, et St-John, 26 St. John Street, London, 020 7251 0848.

Conclusion : retournez vite au pub, mais choisissez avant.

Mythe 5

Chez Maison publique, vous commandez un plat annoncé comme « polenta et ragoût de cerf » et lorsque vous recevez votre addition, vous trouvez « 1 Paul Anka » ; avouez que c’est drôle.

Autre facétie dans le menu : au milieu des propositions affichées au mur dans un superbe cadre doré, vous trouverez un plat de bûcherons appelé « steak des Cantons pour deux ». Une superbe pièce de viande offerte par un boeuf « nourri à l’herbe et au foin » (on est soulagés) et vieilli à sec pendant 45 jours.

La note espiègle concerne le prix affiché : 3 $/oz. La chose arrive et vous vous demandez comment vous pourrez tout absorber. Dans notre cas, mon jeune ami Marc sembla fort impressionné par les 33 onces de viande saignante. Je ris. Étant peu doué en calcul mental bilingue, je fus à mon tour fort impressionné lorsqu’arriva l’addition. Marc rit. Je vous laisse faire le calcul vous-même.

Conclusion : l’humour anglais est accessible à tous s’il est présenté avec subtilité ou si vous êtes bon en mathématiques.

La fin de semaine, les foules se pressent pour de gargantuesques brunchs. Le reste du temps, achalandage constant de connaisseurs appréciateurs. On comprend pourquoi.

Maison publique

4720, rue Marquette
Montréal
514 507-0555

Ouvert en soirée du mercredi au dimanche et pour le brunch la fin de semaine de 10 h 30 à 14 h. Moyenne des plats, entrées et plats principaux (steak à part) : 18,15 $. Desserts : 6 et 10 $.

 

De la carte des vins montée avec doigté et curiosité par Félix Léonard Gagné, mon ami et néanmoins collègue des vins, Jean Aubry, dit ceci : « Visiblement canadien coast to coast ! Une occasion de découvrir ce qui se fait de mieux au pays. » A mari usque ad mare, disions-nous.



À voir en vidéo