À la table de Moïse

Le restaurant montréalais Moishes est un endroit chic, élégant sans être prétentieux, confortable et contemporain tout en préservant l’héritage et l’esprit de la maison.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Le restaurant montréalais Moishes est un endroit chic, élégant sans être prétentieux, confortable et contemporain tout en préservant l’héritage et l’esprit de la maison.

En ces temps d’intense brassage multiethnique et de positionnement linguistico-culturel, j’ai pensé qu’une petite incursion chez les étrangers les plus montréalais de notre belle ville serait vivifiante. Moishes est en effet dans la métropole depuis trois quarts de siècle et est encore regardé comme une bizarrerie par nombre de consommateurs. Ça me console de me faire demander, 35 ans après mon arrivée ici : « Coudon, le Français, t’es-tu icitte depuis longtemps ? » Accent méridional, kippa : même combat ! Déboulonnons d’abord quelques mythes.

 

Mythe numéro 1: « Moishes, c’est cher. » Certes, si vous êtes en moyen et que vous voulez épater votre beau-frère carnassier, vous pourrez casser votre tirelire et faire exploser son tour de taille en même temps que votre carte de crédit, mais du jeudi au samedi, entre 21 h et minuit, une entrée, un plat principal et un café ou un thé pour 25 $, je trouve ça bien raisonnable.

 

Mythe numéro 2: « Moishes, c’est très anglophone quand même. » Sans doute certains soirs, mais certainement pas les deux dernières fois que j’y suis passé. Dans la salle comble, en me promenant entre les tables, mon petit Moleskine à la main, j’ai recensé 82 % de francophones jasant avec enthousiasme, 8 % d’anglophones insistant pour participer à la conversation dans l’autre langue officielle du plus-meilleur-pays-au-monde, 2 % de touristes affamés et carrément sinophones, et 8 % de clients, enfin, dans un tel état d’extase que seul un délicieux murmure de délectation pouvait être entendu pendant qu’ils découpaient avec application leur énorme bifteck de surlonge.

 

Mythe numéro 3: « Moishes, c’est délabré et vraiment vieillot. » Jusqu’en 2011, c’était le cas ; on sentait que la moquette avait accueilli des millions de semelles et la maison affichait des signes de très grande fatigue. Puis, monsieur Léonard, fils de Moïse et de Béatrice qui aimait les belles choses, décida que le temps était venu de mettre au goût du jour le restaurant fondé par son papa. M. Léonard aime lui aussi les belles choses et a réussi à faire de ce nouveau Moishes un endroit très chic, élégant sans être prétentieux, confortable et contemporain tout en préservant l’héritage et l’esprit de la maison, puisqu’on retrouve dans le décor des souvenirs du Montréal de jadis.

 

Et les assiettes ? me demanderez-vous, gourmands que vous êtes. Splendides et généreuses à l’excès. Le propriétaire, M. Lighter (« plus léger », dans la langue officielle de la province), veille à ce que vous repartiez de chez lui en roulant et en affichant ce sourire un peu béat qui conclut les soirées réussies.

 

Pour un restaurant supposément « tellement juif », il y a assez peu de plats issus de l’héritage culinaire juif, pourtant très riche : foie haché ou saumon frais mariné en entrées, crêpes aux pommes de terre et verenikas en à-côtés ; le reste de la carte est « tellement montréalais ».

 

Beaucoup de viandes, bien sûr, car la maison a établi sa réputation sur la qualité de ses steaks : du boeuf, biftecks de côte, d’aloyau et de surlonge, hambourgeois de boeuf de Kobé ou filets mignons ; du veau et de l’agneau en côtelettes juteuses ou en carrés parsemés de romarin et de moutarde.

 

Toutes ces viandes, choisies avec grand soin, sont traitées avec une égale méticulosité lorsque vient le temps de les jeter sur le gril. Si vous avez la papille sensible, ce dont je ne doute pas un instant, vous remarquerez ce goût très particulier, cette légère aura boréale qui ira croissant à mesure que vous dévorerez avec délectation votre grillade. Le secret ? Charbon de bois d’érable québécois. C’est à des détails comme ça qu’on distingue les vrais.

 

La maison propose aussi beaucoup de poissons et de fruits de mer, saumon bio, homard, crabe et crevettes, pour les amateurs, ainsi que de superbes assiettes de légumes grillés, de pleurotes, d’asperges ou de poivrons rouges.

 

Plats principaux ou accompagnements, tout est préparé avec soin. La maison ne gagnera pas de prix pour avoir révolutionné la cuisine, mais elle mérite tous les éloges pour l’application qu’elle met à préparer une cuisine simple et savoureuse, ainsi que pour le bon goût dont elle fait preuve pour la présenter de façon à ce que tous les clients se sentent choyés.

 

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Si vous êtes prudent et que vous suivez mes recommandations de radin, un repas pour deux personnes vous coûtera une cinquantaine de dollars, avant taxes et service, et vous boirez sans restriction du Saint-Laurent en carafe.

 

Si vous vous laissez entraîner et cédez aux multiples tentations mises en avant par la maison - incluant cette carte des vins dont mon collègue Jean Aubry, fin tire-bouchon s’il en est, dit le plus grand bien -, vous y laisserez un avant-bras.

 

Si votre épouse tombe sous le charme ravageur de M. Lighter et succombe à son élégance féline lorsqu’il traverse la salle pour s’enquérir de votre bien-être, ce sera le bras au complet.

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