Un resto sympathique qui se rit des conventions inutiles

L’intérieur de La Cuisine bistro bar dénote un désordre bien calculé.
Photo: L’intérieur de La Cuisine bistro bar dénote un désordre bien calculé.

Québec — L'enseigne annonce le lieu avec une typographie d'électroménagers d'avant la Révolution tranquille. Le message est clair: l'Amérique sans prétention. Au-delà des projets qui tentent de faire de la rue Saint-Joseph un nouveau domaine des dieux, la vie se poursuit ici comme avant, dans ce quartier populaire animé par un mélange d'étudiants en arts et d'autres gens sans REER.

Il fait froid le soir où on se pointe à La Cuisine bistro bar. Très froid. Tellement qu'il ne faut pas toucher le toaster à grilled cheese qui orne la façade à droite de l'entrée car l'épiderme y resterait collé. Je n'ai pas tellement d'à-priori à propos de cette binerie branchée ouverte depuis trois mois. La rumeur qui court sur la qualité de l'endroit est rassurante.

J'espère seulement que la modestie sera au rendez-vous. Rien de pire que de faux jeunes qui se veulent cool en nous mettant des couleurs partout. L'endroit est bien choisi pour ce type d'établissement, installé qu'il est sur la rue Saint-Vallier, derrière l'ancien stationnement du terminus d'autobus de Québec.

L'intérieur correspond à ce qui m'avait été annoncé: un désordre bien calculé. Une cuisine d'appartement d'étudiant, légèrement surélevée, trône au-dessus d'une grande salle ponctuée de tables et de chaises d'allures diverses. D'évidence, Emmaüs a fait des affaires d'or avec La Cuisine.

Sur les tables, des napperons antidérapants aux couleurs punchées. Plafonds hauts, jolies arcades rondes tendance récup' d'Art Déco. Murs d'un jaune léger, panneaux d'armoires collés un peu partout. Sans oublier un gros juke-box Wurlitzer qui ressemble aux comptoirs réfrigérés de la Pâtisserie Simon, rue Saint-Jean.

C'est bien fait pour le genre, le dosage entre ready-mades et autres touches rigolotes est bon. Ça ne fait ni grano ni concept. Juste une ambiance de bistro de quartier un peu déjanté. Dans l'air, un mélange de western et de hits des années 80.

Ce soir-là, la jeune copropriétaire est seule aux chaudrons et aux tables. En jean et t-shirt, elle explique son concept de menu rotatif: cinq plats sont disponibles, les mêmes pour le midi et le soir, et on renouvelle à raison de deux chaque semaine. Au menu lors de notre passage: boeuf à la bière, nouilles au thon, croque-monsieur, pizza végétarienne et pâté chinois, le gros vendeur. On m'en avait d'ailleurs parlé avant que je vienne. En complément s'ajoutent une soupe et un dessert, mais aucun choix possible de ce côté: la saveur du moment est à prendre ou à laisser.

L'entrée, une minestrone, s'avère un véritable archétype de soupe maison bien consistante et chargée en légumes. Évidemment, la vaisselle est aussi dépareillée que le mobilier. Personne n'aurait pu prévoir que l'assiette et le bol collaboreraient un jour au service d'un seul et même plat. Pas davantage pour les ustensiles, qui paraissent eux-mêmes étonnés de se retrouver ensemble. La cuisine, c'est la loterie des couverts.

De la soupe, notons les morceaux de courgette qu'on trouve çà et là, bien tendres, un légume qui aurait facilement pu se désintégrer et disparaître par trop de cuisson. Elle est servie avec un pain aux herbes de chez le voisin, Pain et passion, particulièrement frais, légèrement empreint d'huile d'olive. Il est chaud et bien tendre: parfait, ce petit triangle de pain.

Vient alors le fameux pâté chinois. Surprise: il a neigé du persil séché un peu partout. Vraiment partout, y compris dans le ketchup. Or, pour décorer du ketchup, pardon, mais mieux vaut se lever de bonne heure. En soufflant le persil, on trouve une portion individuelle de pâté chinois laissée dans son plat de cuisson, déposée dans une assiette qui contient également une salade de carottes et de chou, un petit plat de betteraves et ledit ketchup.

Faute de goût numéro deux: sous le plat de cuisson et à la marge de la salade, on a cru bon placer une serviette de papier. Allez savoir pourquoi. Mais pour les mal-voyants et les distraits: attention, un bout de napkin, c'est vite avalé.

Outre l'audace de le mettre au menu, mon carré steak-blé d'Inde-patates n'a rien pour étonner qui que ce soit. Pas mauvais, mais pas une touche qui le distingue de la multitude de pâtés chinois que vous avez croisés dans votre vie. Ça rappelle une fin de session de bac, pour ceux qui connaissent. La salade, par contre, avec ses noix, ses raisins et sa sauce légèrement sucrée, est une belle réussite.

Pendant que je déguste tout ça, la proprio sort deux minutes, nous laissant seuls, quelques clients et moi. Ça ne dure pas, alors c'est sympathique. Pas le temps de s'enfuir avec la caisse. À son retour, j'y vais pour une croustade aux pommes. À nouveau, comme au début du repas, c'est simple et particulièrement efficace. Texture, cuisson, degré de sucre, tout y est. Certes, les lamelles de pomme au bord de l'assiette sont taillées comme en prison, mais ça ne gâche rien de l'expérience. En fait, j'aime tellement que j'y vais d'une seconde part!

Évidemment, elle m'est présentée dans une assiette complètement différente de la précédente. Cela, contre toute attente, provoque chez moi un frisson de pur plaisir esthétique. Cette permutation d'assiettes, dans toute sa simplicité, illustre avec force l'influence visuelle d'un mets sur sa perception. Il fallait bien venir à La Cuisine pour vivre cette épiphanie devant une portion de croustade...

Terminons le tout avec un thé. En sachet, certes, mais un thé vert, le seul offert ici. Intéressante fantaisie. Cela m'épargne le trop courant déplaisir de terminer un bon repas avec de la poussière de thé, du genre qu'on nous sert même dans de bons restos dans des théières qui ne servent à rien. D'ailleurs, à La Cuisine, il n'y a pas de théière, juste une grosse tasse. Cet endroit peut se rire de certaines conventions inutiles. Et c'est bien ce qui le rend sympathique.

- Jour et soir, un repas pour deux personnes à La Cuisine vous coûtera moins de 20 $.

- Rapport qualité-prix: 9/10.

- Service: 7/10

- Ambiance: 8/10.

La Cuisine bistro bar

205, rue Saint-Vallier Est

Québec

Tél: 418 523-3387