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Jardins - Hybrideur: un été à jouer dans les pétales

Certaines hémérocalles, aussi splendides soient-elles, mourront malheureusement de froid l’hiver venu.
Photo: Certaines hémérocalles, aussi splendides soient-elles, mourront malheureusement de froid l’hiver venu.

Dans une journée, peut être deux, l'hybrideur un peu fébrile, va enfin découvrir, après trois ans de labeur et de péripéties, la fleur tant attendue... Remplira-t-elle ses espérances?

Au milieu d'une véritable mer de lis d'un jour, Gilles, amateur et autodidacte passe l'essentiel de son temps à marier les beautés éphémères de son jardin. En quelques minutes, il me cite des dizaines de noms de cultivars et ne manque pas d'anecdotes sur les centaines de plants qui inondent son jardin. L'amateur passionné est un expert dans le croisement des hémérocalles, Hemerocallis, en latin.

Robustes, florifères, se contentant de peu de soleil et d'eau, les hémérocalles se révèlent des plantes idéales pour border les allées et d'indispensables accompagnatrices d'un bon nombre de vivaces pour nos Mix-border.

Gilles, les yeux ronds comme des billes, m'en désigne un plant, me le décrit avec précision — tout y passe — et me raconte que certains cultivars comme celui-ci valent des centaines de dollars. Impressionnant! Tenez, goûtez cette fleur-ci. Formidable, un vrai régal. Comment se nomme-t-elle? Oh! il n'a qu'un numéro de code, cet hybride n'est pas encore nommé.

Chaque année, il pratique des centaines de croisements et cultive plus de1000 semis. Un bon nombre d'entre eux ne se rendront pas jusqu'à la floraison (trois ans), des hivers rudes auront eu leur peau... «C'est ce que je désire», souligne Gilles Biron, trop de cultivars produits dans le sud des État-Unis ne sont pas rustiques au Québec. Son secret d'hybrideur, c'est de trouver des parents bien rustiques et d'améliorer la forme, la couleur, voire même le parfum en espérant un plant solide.

Hébergez-vous, dans votre jardin, des hémérocalles orangées, Hemerocallis fulva, arrivées gratuitement? On pourrait croire que cette plante, quelque peu envahissante et qui se marie merveilleusement bien avec la salicaire, est originaire d'Amérique du Nord... Eh bien non, c'est une importée qui vient d'Asie, probablement de Sibérie et d'Europe centrale. Elle s'est installée dans les vieux pays vers 1580, et puis ensuite, mystère! Dans quelle besace d'émigrant est-elle arrivée jusqu'en Amérique? Nul ne le sait. Toujours est-il que l'hémérocalle voyage le long des lignes de chemin de fer et des fossés, se partageant l'espace avec des salicaires — elles aussi émigrées en ce pays.

Toutes les espèces d'hémérocalles sont d'origine asiatique, provenant de Chine ou du Japon — une vingtaine d'espèces sont japonaises. Si la rusticité est apportée, entre autres, par Hemerocallis fulva, certaines espèces moins rustiques peuvent apporter beauté de la forme, de la couleur et du parfum. Le travail de l'hybrideur québécois est donc bien différent de celui du floridien, qui n'a pas à se préoccuper de la rusticité. Voilà pourquoi certains cultivars créés dans des régions clémentes ne passent pas notre hiver.

Il est parfois souffrant pour Gilles de constater que certaines de ses magnifiques créations mourront de froid l'hiver venu. Il faudra donc se remettre à l'ouvrage, car il n'y a pas de fin à l'amélioration végétale et on compte plus de 40 000 cultivars d'hémérocalles, c'est presque autant que de roses....

Chaque jour, l'oeil bien clair, l'hydrideur aux yeux de lynx va détacher le pistil avec l'anthère chargée de pollen et d'un geste vif va déposer les grains de pollen sur le stigmate à l'extrémité du style. Puis, il enroule littéralement le style avec du papier d'aluminium afin de s'assurer qu'aucun autre pollen ne féconde la fleur, ou qu'une pluie n'entraîne le pollen. Comme la fleur ouvre le matin pour se refermer le soir, il n'est pas nécessaire de la castrer. «Je ne sais pas pourquoi, mais très peu d'insectes, abeilles, bourdons et autres s'intéressent aux fleurs d'hémérocalles, fait remarquer Gilles Biron. Les risques de pollinisation par eux sont minimes, c'est pour cette raison que je ne castre plus les fleurs qui recevront le pollen.»

«Si vous regardez attentivement une fleur, vous compterez six étamines portant le pollen et ressemblant à une étamine, mais sans anthère et un peu plus grande, comme un grand filet. C'est le style avec son stigmate, c'est la partie femelle et c'est sur ce stigmate que je dépose les grains de pollen qui vont adhérer à cette surface visqueuse. Le pollen va descendre dans le style pour rejoindre les ovules situés dans l'ovaire à la base des pétales.»

Une fois l'hybridation faite par l'homme ou par des insectes pollinsateurs (abeilles, bourdons, etc.), la fleur se referme pour toujours. Lorsque les grains de pollen auront rejoint les ovules dans l'ovaire, en quelques jours celui-ci grossira, et là, l'hybrideur saura qu'il a réussi le croisement. Il lui faudra toutefois attendre plusieurs semaines avant que la gousse contenant les quelques graines (10 à 20) soit mûre. Afin que celle-ci ne s'ouvre au désarrois de l'hybrideur, Gilles pose un petit morceau de bas en nylon autour de celle-ci protégeant le butin de toutes évasions possibles. Puis viendra le temps de la récolte des graines et de l'ensachage.

Une fois les petits sacs bien identifiés, vidés de leur air, ils iront au réfrigérateur pour quelques jours, puis au congélateur.

Vers la Saint-Valentin, au fur et à mesure des semis, les petits sacs sortis du congélateur retrouveront le chemin du réfrigérateur, tout en douceur, pour enfin terminer dans l'eau tiède pour ramollir le tégument des graines. Une à une, les graines seront semées dans un terreau approprié. Des centaines de petites étiquettes numérotées identifieront ces nouveaux petits êtres qui ressembleront la première année à des brins d'herbe.

Gilles fait la plupart de ses semis dans son sous-sol avec de l'éclairage artificiel. La température se situe entre 15° et 17° Celcius, et la germination prend de quelques jours à quelques semaines, selon les graines.

Puis, les beaux jours venus, avec hâte, il leur fait passer l'été dans de grands contenants du type colonies de vacances! L'entretien se limite à l'arrosage, à la fertilisation et à l'inévitable désherbage. Pour des yeux non exercés, attention! un bon nombre de graminées indésirables comme le chiendent, ressemblent aux jeunes plants d'hémérocalle.

L'hiver, ils seront bien protégés puis le deuxième printemps venu, ils seront rempotés individuellement. Il faudra attendre trois ans, voire quatre, même cinq ans avant de contempler leur toute première floraison. La patience étant une vertu indispensable aux jardiniers...

Ensuite il faudra les évaluer, les sélectionner, puis les remarier... et recommencer.

Déjà 2000 ans avant notre ère, les Chinois les cultivaient. D'ailleurs, ils les mangent toujours. Les fleurs sont commercialisées sèches sous le nom de Gum Jum. Les cultivars avec les pétales très épais sont à mon avis les meilleurs. Pour goûter par vous-même, cueillez une fleur ouverte, retirez à la base les six étamines et le pistil. Farcissez de mousse de saumon, de concombres tzatziki, de fromage bleu, de crème sure, ou bien encore de caviar, si cela vous tente. Refermez délicatement les trois pétales puis les trois sépales et tenez-les fermés en transperçant le tout avec un cure-dent. Croquez, puis rêvez... Dure à battre comme amuse-gueule!

Les Japonais mangent les boutons frits ou en beignets. Ils se dégustent aussi crus, en salade, et ils font également de bons «pickles». Bref à vous de les mettre au menu.

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jean-claude.vigor@agr.gouv.qc.ca