Aux plantes, citoyens!

Claudia Vachon Collaboration spéciale
Le nutritionniste Bernard Lavallée, dans son potager aménagé dans une saillie de trottoir
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le nutritionniste Bernard Lavallée, dans son potager aménagé dans une saillie de trottoir

Ce texte fait partie du cahier spécial Plaisirs

Et si une saillie de trottoir transformée en potager « illégal » devenait une vitrine pour l’agriculture urbaine ? C’est le pari audacieux que s’est lancé le nutritionniste et auteur Bernard Lavallée, qui s’ingénie à réconcilier les gens avec leur alimentation.

Au hasard d’une rue du quartier Ahuntsic, situé au nord de l’autoroute métropolitaine, les tournesols géants de Bernard Lavallée attirent le regard des passants.

« Jusqu’à tout récemment, c’était juste des mauvaises herbes qui poussaient ici », dépeint l’homme connu sous le nom de nutritionniste urbain. « Il y a deux ans, la Ville [de Montréal] a aménagé des saillies de trottoir, mais rien n’y avait été planté. »

Au printemps, à cause du confinement, plusieurs projets professionnels brusquement tombés à l’eau et le rythme de vie au ralenti, Bernard Lavallée s’est mis en tête de cultiver le bout de terre. Puis d’exploiter davantage le lien entre le jardinage et l’alimentation, un fruit ou un légume à la fois.

« Le pouvoir de l’agriculture urbaine, c’est celui de reconnecter les gens à la production alimentaire, avance-t-il. Quand tu habites en ville, tu ne sais pas d’où proviennent tes tomates, ni tous les problèmes auxquels les producteurs peuvent être confrontés. Si les Montréalais cultivaient davantage, ça augmenterait leur liens avec les aliments et ils réaliseraient tout le travail qu’il y a derrière la production d’une simple tomate, par exemple. »

Agastache fenouil, okra, et kale

Pendant l’entrevue, ponctuée par le bourdonnement lointain des voitures, un cycliste s’approche sans dire un mot pour cueillir quelques feuilles de basilic.

Le jardin de Bernard Lavallée, ouvert à tous, ne contient que des fleurs et des plantes comestibles, la plupart issues de variétés ancestrales.

« Il y a plusieurs variétés qu’on ne pourra jamais goûter, sauf si on les cultive », déplore-t-il en pointant du doigt les exigences commerciales du système agroalimentaire actuel. « Les tomates qu’on retrouve au supermarché, il faut qu’elles soient capables de supporter un voyage de 5000 kilomètres. » Ce qui selon lui n’a aucun sens.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Un plant d'agastache fenouil et un plant de courge zucchini

Son aménagement s’inscrit aussi dans la mouvance du guerilla gardening, un mouvement qui a pris racine dans les années 1970, aux États-Unis, et qui encourage le jardinage dans les espaces délaissés par les villes.

« Ça peut être n’importe quel terrain laissé à l’abandon, précise-t-il. Tu ne demandes pas la permission et tu y plantes des fleurs et des légumes. »

Un dénouement inespéré

À la fin du mois de juillet, contre toute attente, des employés de la Ville sont venus faire des marquages au sol pour indiquer l’emplacement des futurs arbres dans la saillie. Au bout de deux années, la Ville avait finalement décidé de verdir les lopins de terre aménagés au coin des intersections.

Même s’il devait s’y attendre, Bernard Lavallée confie avoir eu un pincement au cœur. Puis, une idée a germé : pourquoi ne pas déplacer quelques-uns de ses végétaux pour donner de l’espace aux futurs résidents et, partant de là, une raison supplémentaire aux employés de ne pas détruire le potager ?

« Tu vois la grosseur des tournesols ? Avec ma truelle, c’était impossible de les déterrer, raconte-t-il. Finalement, deux filles que je ne connaissais pas, mais qui me suivent sur les réseaux sociaux, ont proposé de venir m’aider avec des pelles pour les déraciner et les transplanter. »

Le jardinier n’était pas au bout de ses surprises. Deux jours plus tard, plutôt que d’utiliser la machinerie lourde, les cols bleus ont creusé les trous de plantation à la pelle, lesquels accueillent depuis deux amélanchiers qui donneront des fruits comestibles dès l’an prochain.

« Est-ce que la Ville l’a fait exprès ? Je ne sais pas, mais j’aime le croire, se réjouit-il. Au départ, mon but était de rapprocher les gens de l’agriculture, mais le projet est allé plus loin. Et je me suis rendu compte du pouvoir de l’agriculture pour souder les communautés. »

Les 3 trucs du jardinier

Se lancer

« Il n’y a pas de meilleure façon d’apprendre que d’essayer », reconnaît Bernard Lavallée, précisant qu’il approfondit ses connaissances chaque été depuis une décennie.

Ne pas voir trop grand   

L’une des erreurs les plus fréquentes, selon le nutritionniste, est de planter trop de variétés différentes pour son premier potager. À son avis, il vaut mieux s’assurer d’un « petit succès » qui mènera à d’autres aménagements plus ambitieux par la suite.

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« Si on jardine sur un espace public, il faut s’enlever de la tête l’idée que l’on cultive uniquement pour soi, précise-t-il. Oui, c’est toi qui fais tout le travail, mais les aliments appartiennent à tout le monde. »


 

Bernard Lavallée participe à mille et un projets entourant l’agriculture urbaine et l’alimentation durable. Il coanime entre autres le balado On s’appelle et on déjeune, produit par Radio-Canada.