Aux jardins, citoyens!

Sur la photo, un potager sur le toit du Palais des congrès de Montréal
Photo: Adil Boukind Le Devoir Sur la photo, un potager sur le toit du Palais des congrès de Montréal

La saison des récoltes bat actuellement son plein. Les marchés débordent de victuailles fraîchement cueillies. Les jardins des citadins ne sont pas en reste non plus, alors que les potagers et les jardins communautaires frétillent de jardiniers amateurs ou professionnels qui récoltent les fruits (et légumes !) de leur labeur. Au-delà du désir de produire des aliments frais, l’agriculture urbaine serait aussi une formidable façon d’exercer son devoir de citoyen.

La popularité des jardins urbains est indéniable. Certains « urbainculteurs » doivent patienter plusieurs années avant d’accéder à une parcelle de terre dans les jardins communautaires. D’autres n’hésitent pas à consacrer une partie de leur balcon ou de leur minuscule terrain à la production de quelques légumes. Alors que les citadins n’ont jamais été aussi déconnectés de la provenance et du procédé de fabrication de leurs aliments, l’heure est à la reprise du contrôle de ce qui atteint notre estomac.

Les procédés industriels ont certes permis une production alimentaire gargantuesque, mais ils ont du même coup réduit la liberté des consommateurs de choisir ce qu’ils consomment.

« Le potager permet de savoir ce qu’on fait pousser, mais aussi de cultiver des plantes différentes, qu’on ne trouve plus dans les marchés », explique Éric Duchemin, directeur scientifique du Laboratoire sur l’agriculture urbaine, affilié à l’UQAM. « Par exemple, les chaînes de distribution des supermarchés ont standardisé les variétés de tomates qu’on retrouve sur les étalages. Les gens souhaitent maintenant retrouver une certaine diversité dans leur assiette. »

Une pratique centenaire

Réserver un lopin de terre pour la production de légumes n’est pas un geste nouveau dans les grandes villes québécoises. De tout temps, les citadins se sont tournés vers l’autoproduction de denrées alimentaires. Lorsque le climat économique ou politique devenait instable, le moment était venu de tenter de se fournir soi-même en nourriture.

Les deux guerres mondiales ont servi de catalyseur à l’agriculture urbaine. Même le gouvernement canadien encourageait les citoyens à plonger leurs mains dans la terre. Cela constituait un véritable geste patriotique, alors que la majorité de la production alimentaire était envoyée au front afin de soutenir l’effort de guerre. Produire plus de légumes permettait de mieux nourrir les troupes militaires.

Le choc pétrolier des années 1970 et la crise économique de 2008 ont aussi favorisé une recrudescence de l’utilisation du potager. « En général, on remarquait toujours une décroissance après ces vagues. Aujourd’hui, on a l’impression qu’il n’y en a pas. Nous sommes toujours en croissance », remarque Éric Duchemin.

Assisterait-on à un véritable mouvement social qui va au-delà de la simple production d’aliments ? Tout indique que oui. Aujourd’hui, la raison économique ne trône plus au sommet des motivations des jardiniers. Ces dernières semblent beaucoup plus profondes.

« Nos sondages révèlent que l’environnement, la qualité des aliments et le loisir figurent parmi les trois raisons de jardiner. Les gens ne disent pas qu’ils le font pour des raisons financières. Je pense qu’ils ne sont pas conscients de ce que cela représente sur le plan financier », remarque le professeur à l’Institut des sciences de l’environnement de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

Pourtant, un potager de 30 mètres carrés permet d’économiser entre 1000 $ et 1500 $ sur la facture d’épicerie annuelle.

Nourrir la ville

Avec une population de deux millions d’habitants, il serait utopique de vouloir nourrir l’île de Montréal uniquement avec des denrées produites sur son territoire. Il faudrait alors transformer la ville en immense potager.

Éric Duchemin tient à rappeler que là n’est pas le rôle du milieu urbain. « L’agriculture urbaine a un rôle d’éducation, de verdissement, de biodiversité. L’agriculture en ville constituerait un premier pas vers une reconsidération de nos choix alimentaires. On se dirige vers un maillage entre la production locale et l’agriculture urbaine plutôt que vers une ville autosuffisante », nuance-t-il.

Amorcer le changement que nous voulons voir dans le monde : les réflexions des cultivateurs urbains iraient bien au-delà des considérations agroalimentaires. C’est ce qui apparaît dans une étude réalisée en 2009 par Anne-Marie Legault, étudiante à la maîtrise en science de l’environnement à l’UQAM. Dans certains cas, c’est une profonde réflexion sur la société qui les anime. Le fait de jardiner collectivement en ville soulèverait des questionnements sur les tendances actuelles de notre société, comme le capitalisme, l’individualisme et la gestion des espaces urbains.

Longtemps l’apanage d’une poignée de citoyens qui soutenaient à bout de bras des programmes de verdissement des villes, l’agriculture urbaine séduit maintenant les élus, qui sont plus à l’écoute de ces citadins engagés.

Notamment, de plus en plus de villes se dotent d’un plan d’agriculture urbaine, signe que le palier municipal se joint au mouvement et soutient les initiatives locales. Il y aurait également un véritable souci de se réapproprier les espaces publics, comme le démontrent les projets permettant aux citoyens de cultiver sur les trottoirs, au pied des arbres, dans des bacs en plein centre-ville et même sur les toits de certains bâtiments.

Alors, à vos pelles et à vos bêches, citoyens !