À la folie - L'insouciance de l'apprenti

Depuis trois mois, ce plant de concombres libanais joue les agaces et titille la jardinière, sans jamais porter ses fruits à maturité. <br />
Photo: Le Devoir - Émilie Folie-Boivin Depuis trois mois, ce plant de concombres libanais joue les agaces et titille la jardinière, sans jamais porter ses fruits à maturité.

Samedi matin, deux dames sonnent à ma porte. J'ouvre, elles me sourient. «Êtes-vous quelqu'un d'optimiste, mademoiselle?», me demande l'aînée des deux. Me sentant hésitante, elle s'empresse de me tendre son pamphlet sur les secrets de la Bible. Alors qu'elle m'en vulgarise le contenu, mon regard bifurque par-delà son épaule. Il se pose au-dessus de mon plant de concombres libanais qui tourbillonne sur la poubelle grâce à un système de crochet improvisé avec une corde à linge. Un potager en ville, c'est un peu tout croche, des fois.

Si je suis optimiste, mesdames? Depuis trois mois, j'arrose ce plant à 14 $, tout sec et dégarni. Faut pas avoir d'orgueil pour faire fleurir ça à l'avant de l'appartement, au vu et au su des voisins — et du jeune nouveau facteur. À ce jour, je n'ai récolté aucun légume et demeure dans l'attente que l'unique bout de chair difforme, qui s'éternise à engraisser, me permette de récolter les fruits de ma nouvelle passion: jardiner dans ma cour de poche.

Qu'on partage un balcon au troisième dans la Petite Patrie ou qu'on ait le luxe d'avoir une cour ombragée qui sert de litière aux félins du quartier, nous aussi, on nourrit tous le rêve de faire l'envie de la voisine avec les tomates les plus rouges et les plus joufflues de la ruelle. Et de lui en offrir un panier en lui rappelant que, «ouep, ben, ç'a poussé dans une grosse chaudière de mayonnaise, ma chère».

Dans les reportages, les agriculteurs urbains sont zen, prolifiques et magiques. Ils planteraient des haricots entre deux dalles de béton qu'ils récolteraient Jack en même temps qu'un panier de fèves. Ils font pousser une jungle de 54 espèces de tomates sur l'asphalte derrière leur trois et demie. Avec succès. Mais on ne parle jamais des laitues brûlées et de la menthe envahissante. La réalité, c'est vraiment moins lustré que dans les nouvelles.

Il faut user de créativité et d'ingéniosité au quotidien pour conjuguer petits pots-boulot-dodo. Contrairement à ce que m'a conseillé la commis du marché Jean-Talon où je les ai achetés, ce n'est pas tout de dégainer les contenants de plastique et de planter ses recrues dans un bac sous la fenêtre, de les laisser se baigner de soleil, de les arroser deux fois par jour et de leur envoyer de l'amour en lampée sans les noyer.

Faut bûcher, ouvrir l'oeil, espérer. Même le jardinier paresseux Larry Hodgson l'écrit dans son livre Potager: «Le potager est toujours exigeant, n'y pensez pas si vous voulez jouer au paresseux. Il faut en effet un certain amour du jardinage pour entreprendre la culture des légumes... ou être vraiment à court d'argent», précise le spécialiste de la flemme.

Ce ne sont pas les sous qui faisaient défaut lorsque je me suis lancée, mais plutôt les connaissances. Grande naïve, c'est l'idée d'aimer jardiner qui m'a leurrée. M'imaginer déguster ma propre tomate, un beau soir d'été, et d'en manger même le pédoncule, pour ne rien gaspiller de ce chef-d'oeuvre signé Folie-Boivin.

C'était avant. Avant les concombres infertiles et le dramatique jaunissement du flamboyant plant de tomates cerises suspendu au balcon arrière.

De Ah oui? à Zut

Jardiner, ce n'est pas inné. Ça aussi, ça fait partie de l'apprentissage. «Mais, chose certaine, tout le monde peut être jardinier. Handicapé, enfant, vieux. Tous. On doit seulement essayer», me console notre chroniqueur jardin Jean-Claude Vigor, appelé à la rescousse. Après sa récente chronique — illustrée de tomates pimpantes de santé et aux feuilles aussi vertes que ma jalousie —, jamais il ne m'a traversé l'esprit que mes nouveaux amis s'appelleraient aujourd'hui «magnésium», «7-11-17» et «fertilisation».

«Tu sais, c'est un peu comme cuisiner, ça s'apprend», me rassure l'expert jardinier, qui renoue avec la nature chaque été depuis plus de 50 ans. «Peu de citadins ont eu la chance d'avoir des parents agriculteurs ou amateurs jardiniers qui leur ont transmis leur savoir-faire, tout est à découvrir. Même moi, je fais des erreurs; tu vois, j'ai complètement raté mes radis dernièrement.»

Qu'entends-je? Les radis de monsieur Vigor sont rabougris? Quand on fouille dans les bouquins d'apprentis et qu'on découvre que c'est l'un des premiers légumes qu'on enseigne à faire pousser aux enfants — après le haricot dans une ouate humide —, voilà de quoi consoler l'ego flétri. Aujourd'hui, les gens ont des attentes plus élevées quant aux résultats, ils veulent que ça pousse bien, et vite, ajoute Jean-Claude Vigor. «Jardiner, c'est apprendre et se tromper».

Dans cette optique, gloire à Gayla Trail, auteure derrière le site Internet You Grow Girl, la rock star torontoise du jardinage qui manie la pelle et l'humour avec la même dextérité. Dans son dernier livre, Grow Great Grub: Organic Food from Small Spaces, elle enseigne à semer ses graines dans des rouleaux de papier hygiénique et dans des boîtes de conserve de pois numéro 5, et sur son site, elle clame la mort du perfectionnisme en lettres capitales grasses et surlignées. «Dans la vraie vie, les jardiniers tuent leurs plantes, et le potager attrape maladies et insectes. Soit. Mais ça ne veut pas dire qu'on a le Pouce Noir (le cousin éloigné de Vert) pour autant. [...] L'acte de jardiner permet même de tirer une leçon de vie au sens plus large que les dimensions de son potager: celle d'accepter son incompétence, sa honte et sa culpabilité devant l'échec», écrit la chroniqueuse du Globe and Mail.

L'amour-propre, parti pour l'été


«Ça prend beaucoup d'humilité pour jardiner. Surtout qu'on doit collaborer avec la nature qui se réserve le droit d'élever comme d'anéantir nos espoirs, relativise Violaine Simard, coordonnatrice depuis vingt ans du programme Jardins-jeunes du jardin botanique de Montréal. Il faut avoir l'audace d'essayer, aussi.» Et pour ça, il y a les rayons des bibliothèques qui débordent de guides sur le «potager pour le parfait idiot», les forums d'initiés sur le cyberespace pour dénicher des semis de Nouvelle-Zélande et des ateliers pour les débutants qui débutent vraiment-très-beaucoup.

L'important, c'est de commencer tout de suite, pronto, now, si on veut finir par manger une salade grecque en n'ayant qu'à tendre le bras sur le balcon pour s'approvisionner. «Les saisons sont si courtes, ça laisse peu de temps à la pratique dans une année. Dans 50 ans, imagine combien tu te seras améliorée!», m'encourage un Jean-Claude Vigor visiblement en mode recrutement.

Pour y arriver, mieux vaut commencer avec une oasis à la hauteur du temps qu'on a à y vouer. «Si tu as une heure à consacrer par semaine, ne te fait pas un jardin de 20 pieds par 20 pieds.» Sinon, c'est le plaisir qui risque de manger une volée.

Le plaisir supplante de très loin le désir d'économiser quelques sous, d'après un sondage maison réalisé auprès de 700 membres de jardins communautaires montréalais. «Et c'est là la raison ultime de jardiner en ville», estime Éric Duchemin, professeur associé à l'Institut des sciences de l'environnement de l'Université du Québec à Montréal. «Les gens veulent se reconnecter avec l'essentiel, se remettre les mains dans la terre, renouer avec le vert», ajoute ce membre du collectif de recherche sur l'aménagement paysager et l'agriculture urbaine durable.

De fait, si ce n'était le plaisir, j'aurais abdiqué depuis longtemps, parce que jusque-là mon potager suspendu n'a rien de rentable et me condamne à un régime de crève-faim. Mais je persévère.

Car dans la recette du jardinier — qui demande une dose de sens de l'observation, de patience, d'humilité, de curiosité et d'audace —, il y a bien du plaisir, après tout, n'est-ce pas, m'sieur Vigor?

«Oui, mais non. Ça prend de la douleur aussi. Des sacrifices. De la frustration.»

On a décidément besoin d'une sacrée grande pelletée d'optimisme.

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La folle du logis et les écureuils maudits


Le matin où je suis sortie en hurlant dans la cour, en sous-vêtements, pour chasser l'écureuil gris qui farfouillait dans mon plant de tomates, je venais de rencontrer le pire ennemi de mon potager. Caché dans un arbre, la bouche remplie de chair rouge, il m'observait déclencher les hostilités de la pointe de mon journal roulé serré. Ça rend fou, jardiner.

Pour tenir les écureuils à l'écart de notre jardin, certains sites — très pertinents — proposent de ne pas les nourrir. Rien de moins. En résumé, on les leurre avec des pancartes sur lesquelles on inscrit «Danger, choux de Bruxelles toxiques» et «En passant, je viens de mettre les ordures devant la maison»?

Pour les éloigner, chacun y va de ses trucs. L'idée la plus mignonne qui m'a été donnée par un autre agriculteur urbain est celle de fournir des graines à ses voisins, car plus il y a de jardins, plus le garde-manger est grand. Joli principe, mais mon voisinage étant plutôt du genre cannabis, la collaboration s'en trouve limitée.

Une collègue créative a quant à elle enduit de vaseline le poteau de ses plantes suspendues, avec un certain succès. «Quelle bonne idée», ai-je pensé. Quand tu possèdes un terrain de deux acres, oui. Au centre-ville, il faut badigeonner les cadres de porte jusqu'au poteau d'Hydro et espérer très fort que son chum ne sacre pas en se gommant les pattes dedans.

Des livres suggèrent de couvrir la terre d'un treillis métallique pour éviter que ces bêtes ne retournent les bulbes et le sol. Parmi ces idées à la réussite approximative, il y a celle de répandre des boules à mites au sol, ou encore des poils de chats ou de chiens. Les pros suggèrent de les éloigner avec un engrais comme la farine de sang. Le truc des impatients? Remplacer le potager par des dalles, y mettre une table et quatre chaises, puis s'approvisionner en légumes au marché.

À la Pépinière Jasmin, à Montréal, on sort plutôt l'artillerie lourde: Réjean vend rien de moins que l'urine de loup pour chasser la vermine. «Vous en mettez un peu dans une éponge déposée dans un plat à margarine, et ça fera fuir vos écureuils. Les chats sauvages, les moufettes et les autres bestioles aussi.» Attaboy!

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Mon jardin au Jardin

Comme le meilleur atout du jardinier est l'expérience, autant commencer tôt à mettre les mains à la terre. Le programme Jardins-jeunes du Jardin botanique, qui existe depuis 1938, forme chaque été 200 amateurs âgés de 8 à 15 ans. Chacun apprend à semer, à entretenir et à récolter les carottes mauves, les laitues pourpres et les patates qui poussent dans un jardinet de 2 mètres par 3 mètres, un vrai luxe dans la métropole.

Pour 15 $, les futurs diplômés repartent avec une centaine de dollars de légumes au cours de l'été. Le programme commence au début du mois d'avril pour se terminer à la mi-septembre, à raison de deux matins par semaine de juin à août. Eh oui, il faut se dévouer pour dévorer ce qu'on fait pousser! www.ville.montreal.qc.ca/jardin.
3 commentaires
  • eloeub - Inscrit 13 août 2010 09 h 19

    les concombres des cèdres

    Mes parents sont les producteurs de concombres libanais au Québec. Passez aux Cèdres (région de Vaudreuil) et ils se feront un plaisir de vous donnez des trucs pour les faire pousser en ville...je l'ai fait moi-même et ça marche.

    Cherchez sur le web pour les jardins miniverdi pour les directions

  • Gerard44 - Inscrit 13 août 2010 09 h 41

    Délicieux

    J'ai adoré votre article. Comme une salade grec. Bien documenté et assaisonné d'humour. Et il m.a rappelé mon père qui avait son petit jardin sur le bord de la rivière du Nord à St-Jérôme. Je le vois encore passer du temps à sarcler son jardin avec attention et me montrer fièrement les fleurs puis les premiers signes d'un légume - petites fèves à beurre, concombres, tomates, délicieuses carottes disponibles sur le champ, rhubarbe dans un coin et la ciboulette dans l'autre. Je me souviens. Il était un simple ouvrier et il prenait vraiment plaisir et fierté à jardinier. Il me monte beaucoup de tendresse pour lui, même à 66 ans.
    Me suis-je égaré? Votre poésie jardinière m'a mené à mon jardin intérieur débordant des fruits de la vie. Génial votre écriture. Merci Vous avez fait ma journée.
    Gérard Laverdure, Montréal.

  • Caroline Pilon - Abonnée 13 août 2010 09 h 54

    La dure vie du jardinier amateur

    Même découverte et même frustration pour mon premier été de jardinier urbain. Déconvenue encore plus grande lorsqu'on commence en jardin communautaire et que nos plants de courgettes au complets sont plus petits qu'une unique feuille du plant du voisin. L'égo en prend un coup. Mais beaucoup de plaisir! Le jardinage s'apparente-t-il au masochisme?

    Même déconvenue avec les radis. Selon un horticulteur de la Ville, c'est la faute au printemps trop chaud! Pourtant (encore une fois), un de mes voisins de jardin en a eu lui, des énormes radis!

    Et je cherche encore l'écureuil qui a gobé la seule et unique aubergine qui s'était décidée à pousser sur mes plants pourtant en très bonne santé!