Architecture résidentielle: près des yeux, loin du coeur?

La fenestration de la façade arrière de la Maison 1ère Avenue, par Microclimat, permet de profiter de la luminosité et de créer une continuité vers l’extérieur.
Photo: Adrien Williams La fenestration de la façade arrière de la Maison 1ère Avenue, par Microclimat, permet de profiter de la luminosité et de créer une continuité vers l’extérieur.

Le type de construction avec lequel chacun a le plus de liens au quotidien, ou sur lequel il pose le plus souvent les yeux, est sans contredit sa propre habitation — et celles des autres.

Alors qu’il n’est pas nécessaire, dans la plupart des cas, de recourir aux services d’un architecte pour aménager son logis, plusieurs voix soulignent l’importance de l’architecture résidentielle comme vecteur d’un environnement — et d’une société — de qualité.

Sur le territoire de la ville de Montréal, le résidentiel représente 92 % du bâti total1. Peu de données existent sur la proportion de ce champ de la pratique dans le travail des architectes au Québec, mais, selon une étude de Statistique Canada2 pour l’ensemble du pays, 18 % des revenus des bureaux d’architecture proviennent des projets de construction résidentielle unifamiliale (6 %) et multifamiliale (12 %).

Vivre dans le beau

Photo: Maxime Brouillet photographe Pour l’architecte Nathalie Thibodeau, même un petit espace comme le projet Coloniale peut paraître grand s’il est bien pensé.

« Le microcosme de l’être humain, ça reste son habitat de base, souligne l’architecte Nathalie Thibodeau. Par l’habitat, on peut arriver à transformer les grands projets. » D’après Mme Thibodeau, dont la pratique de la firme qui porte son nom est constituée à 50 % de projets résidentiels, la question de la qualité du logement est cruciale et peut générer une transformation collective en influençant positivement les individus. « Si quelqu’un vit dans du beau, il aura envie de faire du beau [dans les autres sphères de sa vie]. »

Le son de cloche est identique pour François Dufaux, professeur à l’École d’architecture de l’Université Laval. « Si on ne vit pas bien tous les jours, on n’est pas capable de faire une bonne architecture publique », avance-t-il. Pour lui, la question de l’architecture résidentielle est la base d’un environnement de qualité et elle jette les fondements d’une vision à long terme pour la société.

« Faire de la bonne architecture, c’est avoir du courage. On construit pour soi et pour plus tard. Comme on est une société du moment présent, c’est peut-être la chose la plus difficile », indique le professeur.

La Loi sur les architectes, au Québec, ne requiert pas d’avoir recours aux services d’un d’entre eux pour construire une résidence unifamiliale isolée ou (en résumé) une habitation jumelée, en rangée ou multifamiliale de moins de 300 m2 et d’au plus deux étages et quatre unités (la situation est différente en ce qui concerne certains types de travaux de transformation de constructions existantes). Dans le cadre des consultations publiques menées l’an dernier par l’Ordre des architectes du Québec pour une politique de l’architecture, il a été soulevé qu’il serait peut-être temps de remédier à cette situation et d’assujettir à la Loi toutes les constructions neuves, dont les résidences unifamiliales.

Dans la même veine, l’idée d’abaisser le seuil de recours à l’architecte a reçu l’appui de l’Association des architectes en pratique privée du Québec (AAPPQ). L’AAPPQ soutient que le recours aux architectes est le meilleur moyen d’assurer une qualité architecturale à la société et que de les éloigner du processus mène à l’appauvrissement des espaces urbains et ruraux.

L’Association des professionnels de la construction et de l’habitation du Québec (APCHQ), elle, se positionne contre un tel changement. « La valeur ajoutée [d’une telle mesure] n’a pas été démontrée », affirme le vice-président de l’association, François-William Simard. D’après l’APCHQ, les normes de construction existantes suffisent, et « certains constructeurs font affaire sur une base volontaire avec des architectes pour se démarquer de la compétition ».

De son côté, la France a abaissé l’année dernière à 150 m2 de surface le seuil de recours à un architecte.

« Les gens sont touchés par l’architecture sans nécessairement s’en rendre compte. »

C’est le constat auquel arrive Olivier Lajeunesse-Travers, architecte cofondateur de la firme Microclimat. « Ça arrive qu’on démarre un projet en demandant aux gens quels endroits ils ont aimés au cours de leur vie. On aime beaucoup se référer à ces expériences-là. On fait un peu ce métier pour sensibiliser les gens à la qualité de l’environnement bâti », ajoute-t-il.

La firme, établie il y a cinq ans, planche à 80 % sur des projets résidentiels. « On se voit comme des facilitateurs d’une démarche plus démocratisée [qui prend en compte] l’architecture », décrit son autre cofondateur, Guillaume Marcoux.

« L’habitation, la vie quotidienne, c’est le mélange d’un million de désirs complètement différents qui vont dans toutes sortes de directions. L’architecte vient donner une cohérence dans tous ces désirs qui sont pêle-mêle », renchérit Olivier Lajeunesse-Travers.

L’importance de la spatialité

Pour les architectes de Microclimat, l’impact de leurs projets sur la ville est aussi important que le projet comme tel, même s’il s’agit d’une considération que les clients ne mettent pas eux-mêmes en avant. « On répond aux besoins de nos clients, mais on veut améliorer la ville morceau par morceau. On fait toujours des liens avec un contexte plus large », précise M. Lajeunesse-Travers.

Pour Nathalie Thibodeau, c’est l’importance accordée à la spatialité qui fait la qualité d’un projet résidentiel. Bien concevoir les espaces, même les plus petits, est primordial dans un contexte urbain dense. Elle remarque que, de façon marquée, « les gens vont [maintenant plus] avoir tendance à prendre un architecte pour faire du résidentiel, ce qu’on ne voyait pas il y a 20 ans ». Une des raisons de ce changement ? « Les coûts de construction sont tellement élevés que les gens ne veulent pas se tromper. »

Le microcosme de l’être humain, ça reste son habitat de base. Par l’habitat, on peut arriver à transformer les grands projets. 

C’est ce qui est arrivé à François Boissonneault. Le résidant de Rosemont–La Petite-Patrie raconte au Devoir qu’il croyait être en mesure de dessiner lui-même les plans de la transformation qu’il souhaitait effectuer à son plex.

Par crainte de ne pas répondre à tous les critères pour l’obtention du permis de construction, il a fait appel à un architecte. « Lors de ma première discussion avec [lui], j’ai compris qu’il y avait plein de choses auxquelles il fallait penser, que je n’avais pas vues. J’ai découvert que c’était un expert dans l’utilisation de l’espace, du volume. Il regarde les pièces en 3D. »

« On a beau parler de la valeur ajoutée de l’architecture sur la qualité des espaces, il faudrait que ça rejoigne aussi nos clients, la société elle-même, dit Oliver Lajeunesse-Travers. C’est à ce compte-là que l’architecture résidentielle est intéressante. C’est un premier pont pour convaincre les gens que ça vaut la peine de penser quatre secondes à ce qu’on [veut]. »

1. Chiffres compilés en 2016 par la Ville de Montréal.

2. Statistique Canada, 2012. Selon l’AAPPQ, ces données pour l’ensemble du pays semblent cohérentes avec la situation au Québec.

Quels coûts ?

La plupart des intervenants consultés par LeDevoir estiment que la part consacrée aux services d’un architecte représente 10 % des coûts d’un projet résidentiel.

« Les projets n’ont pas besoin d’être tout le temps spectaculaires pour des gens super-riches. Il y a moyen de faire de belles choses quand on a moins de moyens », estime Nathalie Thibodeau.

Standardisation des habitations

Pendant la période suivant la Deuxième Guerre mondiale, l’accent est mis, en matière de logement, sur l’accès à la propriété, raconte François Dufaux. À ce moment, « la Société canadienne d’hypothèque et de logement (SCHL) va essayer de faire sortir les architectes du milieu résidentiel, dit le professeur. Il fallait que le bâtiment soit produit comme des voitures, qu’il n’y ait pas trop de différences ». De cette conception découle, dit-il, une standardisation des habitations, dans le but de réduire les coûts pour avoir des « soi-disant économies d’échelle ». L’adaptation des résidences à leur contexte, le fait « qu’elles pourraient tenir compte du savoir-faire local, qu’elles sont un investissement qui doit prendre de la valeur avec le temps, ce n’était pas du tout un enjeu à l’époque. »