Les ruelles vertes s’agencent avec du bleu

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
Projection du système de récupération des eaux dans les futures ruelles bleues-vertes.
Photo: Centre d’écologie urbaine de Montréal Projection du système de récupération des eaux dans les futures ruelles bleues-vertes.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Augmentation des précipitations avec les changements climatiques, surcharge d’un réseau municipal d’égouts vieillissant, refoulement d’eau dans les bâtiments, inondations : et si les solutions à ces problèmes se jouaient à l’échelle de la ruelle ?

L’Alliance Ruelles bleues-vertes, formée par le Centre d’écologie urbaine de Montréal (CEUM), la firme de génie civil Vinci Consultants, la Société d’habitation populaire de l’Est de Montréal (SHAPEM) et le Collectif 7 à nous, exploreront cette avenue en intégrant ces enjeux à des démarches de ruelles vertes. « La gestion de l’eau, ça va devenir de plus en plus préoccupant », souligne Isabelle Monast Landriault, chargée de projet développement du Collectif 7 à nous. « Comment peut-on réussir à avoir une emprise collectivement là-dessus ? »

Pour tenter de trouver une réponse à cette question, l’Alliance a mis sur les rails deux projets-pilotes : l’un autour de la ruelle à l’intérieur du quadrilatère formé par les rues Saint-Clément, Viau, de Rouen et Ontario dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, et l’autre autour de celles adjacentes au Bâtiment 7 dans Pointe-Saint-Charles.

Débranchement

L’initiative planifie notamment le débranchement du réseau d’égout des drains de toitures pour détourner l’eau de pluie vers des rigoles végétalisées ou des jardins de pluie. Elle prévoit des infrastructures vertes, imaginées en collaboration avec les citoyens puis gérées par ces derniers, qui favoriseront la biorétention de l’eau et réduiront, lors d’événements météorologiques extrêmes, la pression sur le réseau d’égouts de la ville, le reflux dans les cours d’eau et les risques d’inondations.

Si tout se déroule comme prévu, l’Alliance ruelles bleues-vertes estime que, seulement avec ses deux projets-pilotes, elle pourrait détourner des réseaux d’égouts l’équivalent de cinq piscines olympiques par année en eaux pluviales à l’aide de la plantation de près de 1500 végétaux et l’aménagement d’environ 1300 mètres carrés d’espaces végétalisés.

« Nos milieux urbains sont très minéralisés : ça vaut pour la surface des rues, comme les espaces asphaltés, mais on oublie souvent les toitures, qui sont également minéralisées et qui interrompent le cycle naturel de l’eau », observe Véronique Fournier, directrice générale du CEUM.

L’idée n’est pas née d’hier. En 2011, la firme Vinci Consultants avait réalisé un rapport sur la possibilité d’abreuver la végétation des ruelles vertes avec de l’eau de pluie recueillie sur les toits à travers une démarche sociale et citoyenne. « On a cherché des sites-pilotes, raconte Pascale Rouillé, urbaniste et présidente des ateliers Ublo, qui représente Vinci Consultants dans l’Alliance ruelles bleues-vertes. On s’est vite rendu compte que c’est un projet qui dépassait un peu tout le monde, parce qu’il est tellement multidisciplinaire. On parlait entre architectes du paysage, urbanistes et ingénieurs, mais on avait besoin de beaucoup d’autres spécialités autour de la table. »

Des discussions se sont finalement amorcées avec le CEUM, un organisme sans but lucratif qui possède une grande expérience dans le domaine de la participation citoyenne dans des projets écologiques. Vinci Consultants a aussi été mis en relation avec la SHAPEM. Ce gestionnaire de logement communautaire possédait 80 logements érigés sur l’ancien stationnement de la biscuiterie Viau, où les locataires commençaient à s’organiser pour créer une ruelle verte. Dans Pointe-Saint-Charles, Vinci Consultants commençait à travailler sur le Bâtiment 7, un édifice qui abritait autrefois les ateliers ferroviaires du CN et dont la revitalisation avait été prise en charge par le Collectif 7 à nous. « Après cinq ans de recherche, le noyau dur de l’Alliance s’est constitué en quelques mois, puis maintenant le projet est lancé. »

Pour les deux projets-pilotes, un financement de 100 000 $ sur trois ans a été octroyé par le gouvernement du Québec par l’entremise du programme Action-Climat. Dans un premier temps, l’Alliance ruelles bleues-vertes va réaliser une étude de préfaisabilité, qu’elle souhaite terminer d’ici le début de l’été.

Pour concrétiser ces ruelles bleues-vertes, les défis restent néanmoins nombreux. D’abord, d’autres fonds s’avéreront nécessaires, notamment pour payer la plomberie, la mécanique et la maçonnerie anticipées. D’autres freins relèvent davantage de la politique. « Actuellement, la réglementation ne nous permet pas de réaliser le projet tel qu’on le présente », reconnaît Pascale Rouillé. La raison ? Le cadre réglementaire actuel n’autorise pas, pour l’instant, de faire passer de l’eau d’un lot cadastral à un autre, sans parler de l’acheminer depuis un terrain privé vers un espace public. « Si on veut trouver des stratégies collectives de gestion de l’eau, il faut aussi se questionner sur les façons dont on a parfois adopté la réglementation », précise Véronique Fournier.

« L’engagement de l’administration publique, des élus, puis des fonctionnaires est absolument nécessaire pour qu’on aille de l’avant », souligne pour sa part Marc-André Desrochers de la SHAPEM. Il se montre optimiste, alors que l’arrondissement de Mercier–Hochelaga-Maisonneuve se montre, à ses yeux, coopératif. « À tous les paliers, on comprend la nécessité de mettre en place un tel projet », ajoute-t-il.

Enjeux complexes

Quant à la sensibilisation et à la mobilisation des citoyens, l’émergence de nombreuses ruelles vertes dans la métropole a prouvé qu’elles étaient possibles. En revanche, les enjeux se révèlent plus complexes cette fois-ci. « La gestion de l’eau, j’appelle souvent ça la ville invisible », soulève Véronique Fournier. Dans le projet-pilote du quartier Hochelaga-Maisonneuve, des séances avec les gens qui habitent aux abords de la ruelle ont déjà été tenues dans la dernière année. « Il faut impliquer les citoyens dans l’ensemble de la boucle et pas seulement à la fin », insiste Véronique Fournier. « C’est toute une démarche qui s’inspire de l’urbanisme participatif. » Dans quelques mois, des ateliers de codesign sont prévus pour concevoir avec les citoyens des aménagements temporaires, desquels des apprentissages pourront être tirés pour peaufiner le projet définitif.

Il n’y a pas que les aménagements qui seront documentés : le processus aussi. Pascale Rouillé, aussi candidate au doctorat en urbanisme à l’Université de Montréal, prendra les deux projets-pilotes comme cas d’étude pour analyser la gouvernance à échelle locale dans la gestion de l’eau. « On souhaite regarder si ce modèle de gouvernance permettra de passer d’un projet-pilote à une certaine répétition ou généralisation », explique-t-elle. Cette préoccupation de documenter la démarche est partagée par l’ensemble des membres de l’Alliance. « Ce qu’on souhaite faire, c’est de créer un précédent pour qu’ensuite les gens soient inspirés et aient le goût de répliquer [le concept] dans leur coin de quartier, dans d’autres villes du Québec ou même ailleurs dans le monde », affirme Isabelle Monast Landriault. Qui sait si un jardin de pluie fera bientôt le beau temps près de chez vous.