Trois femmes en architecture au Québec, trois visions

Josette Michaud a été la première femme présidente de l’Ordre des architectes du Québec en 1992.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Josette Michaud a été la première femme présidente de l’Ordre des architectes du Québec en 1992.

Longtemps une minorité dans la profession, les femmes architectes sont de plus en plus nombreuses au Québec, représentant 39 % des membres de leur ordre professionnel en 2017, comparativement à 25 % dix ans plus tôt et à 20 % il y a 20 ans. Incursion dans l’univers de trois femmes de générations différentes actives dans le métier.

Pionnières

Photo: Miguel Medina Agence France-Presse La Generali Tower, au centre-ville de Milan. La tour a été imaginée par l’architecte britanno-irakienne Zaha Hadid, la première femme à avoir reçu le prix Pritzker.

« Quand j’allais chercher un emploi, au début, je n’étais jamais la personne qu’on attendait », reconnaît Josette Michaud, de la firme Beaupré Michaud et Associés, Architectes, dont les bureaux de l’édifice Cooper sur le boulevard Saint-Laurent offrent une vue sans égale sur le mont Royal.

Avec elle, seulement cinq autres femmes se trouvaient sur les bancs de l’École d’architecture au cours de sa première année d’études, en 1966. Sur 66 étudiants.

Bien qu’elle souligne que ses collègues et professeurs l’ont toujours « bien accueillie », la femme de 73 ans, devenue membre de l’Ordre des architectes du Québec (OAQ) en 1974 — et sa première femme présidente en 1992 —, évoque la « résistance » du milieu du travail de l’époque.

Les représentants des compagnies de matériaux refusaient de lui parler. Et « les employeurs ne voulaient pas, dans ce temps-là, s’encombrer de quelqu’un qui risquait d’être à la maison à prendre soin des enfants quand ils étaient malades ». Dans le milieu, dit-elle, on savait qu’elle avait deux enfants. « Impossible » de trouver un poste.

C’est ce constat, après un troisième enfant, qui l’a menée à ouvrir son propre bureau avec son conjoint, Pierre Beaupré, en 1982. Était-ce essentiel, pour une femme, d’être associée à un homme pour ouvrir sa firme, il y a 36 ans ? « Oui », lance-t-elle.

« La difficulté de réussir, ce n’est pas tant de savoir quoi faire, c’est de convaincre un client de nous confier quelque chose à nous plutôt qu’à quelqu’un d’autre. Je n’aurais peut-être pas trouvé. »

Nathalie Dion

Photo: Ordre des architectes du Québec Nathalie Dion est la présidente de l’Ordre des architectes du Québec depuis mai 2013.

« Ce qui m’apparaît, c’est que le métier d’architecte n’est pas perçu comme un métier d’hommes », lance Nathalie Dion, la présidente de l’OAQ, dont le conseil d’administration est actuellement à un membre d’atteindre la parité.

La femme de 52 ans, qui s’est jointe à la firme Provencher_Roy en novembre dernier, affirme ne s’être jamais sentie « en combat » comme femme depuis ses débuts dans le milieu, au tournant des années 1990. À part sur les chantiers, où elle se rappelle avoir entendu « quelques jokes sexistes », elle a toujours été entourée de femmes.

Elle témoigne d’un grand souci de plusieurs bureaux, aujourd’hui, à accorder des conditions de travail et la souplesse nécessaires à la conciliation travail-famille. Cela dit, elle aimerait voir plus de femmes à la tête de firmes d’architecture.

« À mon bureau, quand j’ai commencé, on était juste des filles. [Mais] les patrons étaient des gars. »

Selon les rapports annuels de l’OAQ, le pourcentage de femmes « patrons » s’élevait à 25 % en 2017, en augmentation par rapport à 22 % en 2007 et à 14 % en 1997.

Il y a des femmes impressionnantes dans notre milieu. Je pense à Anik Shooner, Renée Daoust, Andrea Wolfe, Elizabeth Shapiro, Julia Gersovitz…

Mme Dion souligne par ailleurs le peu de modèles féminins parmi les « stars » de l’architecture. Le prestigieux prix international Pritzker, qui récompense l’ensemble de l’oeuvre d’un architecte, n’a été remis qu’à deux femmes depuis sa création, en 1979 : Zaha Hadid, en 2004, et Kazuyo Sejima (conjointement avec son associé Ryue Nishizawa), en 2010.

Mais les femmes d’ici ne manquent pas de modèles, croit la présidente de l’OAQ. « Il y a des femmes impressionnantes dans notre milieu. Je pense à Anik Shooner, Renée Daoust, Andrea Wolfe, Elizabeth Shapiro, Julia Gersovitz… »

Gil Hardy

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Gil Hardy, 27 ans, a fondé sa firme, NÓS, avec Charles Laurence Proulx en 2016.

« Les gens de ma génération évoluent dans des milieux favorables à l’équité. Pour eux, ça va de soi », affirme au bout du fil Gil Hardy. La jeune femme de 27 ans a fondé sa firme, NÓS, avec Charles Laurence Proulx en 2016. « Il n’y a plus de stigmates sur quel genre de filles et quel genre de garçons [sont dans la profession]. II y a de tout. »

Elle reconnaît que les femmes sont plus rares dans les postes d’autorité dans les grands bureaux. « On peut s’imaginer le plafond de verre. » Mais son expérience dans le milieu est positive, même dans ses liens avec le milieu de la construction.

« En réunion de coordination, je suis la seule fille en bas de 30 ans. Les gens ont un sens de l’écoute incroyable. C’est encourageant. » D’après elle, son âge et le fait qu’elle ait déjà démarré son entreprise suscitent davantage de réactions que le fait qu’elle soit une femme. « Je ne vis pas les nombreuses difficultés que les femmes avant moi ont pu vivre. [Mais] je pense qu’il ne faut pas penser que c’est acquis. »

Pour Gil Hardy, un des défis actuels du milieu est de s’ouvrir à la différence. « Pour moi, l’acceptation des femmes dans le milieu du travail, en architecture ou ailleurs, c’est accepter la différence. Dans ce mouvement-là, il faut apprendre à être tolérant envers tous. On crée des milieux de vie. La clé, c’est qu’on soit ouverts. Il faut quand même un minimum de représentation de la société dans une entreprise d’architecture. »

Changer les façons de faire au travail

Le travail de l’architecte est souvent caractérisé par de longues heures de travail et des projets aux échéanciers serrés. Il a longtemps été mal vu, particulièrement pour les femmes, de s’absenter, par exemple à cause des enfants. Certaines firmes voient maintenant la chose autrement.

« Le métier s’est radicalement transformé. Il y a des vieilles façons de faire, et il y a des nouvelles façons de faire », fait remarquer Antonin Labossière, associé chez Rayside Labossière, une firme où l’on compte plus de femmes architectes que d’hommes.

Le travail est plus collaboratif de nos jours et les structures plus horizontales, soutient-il. « Il n’y a pas de vacuum quand quelqu’un quitte [son poste] pour un congé. »

Sensible à la question de la place des femmes dans son domaine et de la conciliation travail-famille (Le Devoir l’a joint alors qu’il est en congé de paternité), il affirme qu’il s’assure que les membres de son équipe ne travaillent pas plus de 40 heures par semaine. « Ce qui va changer aussi, c’est que les hommes vont vouloir ces mêmes mesures. Un jour, il n’y aura plus de différence. »

Un parcours distinct

Les femmes architectes au Québec ont tardé, comparativement à celles des autres provinces du Canada, à s’intégrer à la profession. Mais une fois entrées dans le milieu, elles ont pris leur place plus rapidement, en participant à des projets d’envergure.

En Ontario, par exemple, les femmes architectes n’étaient que 26,5 % en 2017, selon les chiffres de l’Ontario Association of Architects. En Colombie-Britannique, elles formaient 19 % des membres de l’Architectural Institute of British Columbia en 2016.

Les premières femmes à se joindre à l’association professionnelle québécoise l’ont fait en 1942, alors que les autres Canadiennes ont rejoint les leurs en 1925, peut-on lire dans l’ouvrage Designing Women, de Annmarie Adams et Peta Tancred, publié en 2000.

« C’est amusant à quel point des débuts si pauvres ont mené à un résultat aussi sain », soutient la professeure Adams, rencontrée à son bureau de l’Université McGill.

« La Révolution tranquille et l’Expo 67 ont fait une énorme différence dans la vie des femmes architectes au Québec », poursuit-elle. Alors que « l’habitation, la décoration intérieure et la conservation des monuments historiques » étaient perçues comme les domaines de prédilection des femmes dans le milieu, les Québécoises ont, elles, oeuvré à des mégastructures et à des projets d’envergure, comme la Place Bonaventure, construite dans les années 1960.