Le Québec est en retard, mais bouillonnant

Catherine Girouard Collaboration spéciale
Windsong Cohousing, premier projet de cohabitat au Canada, a été réalisé en 1996 sur un terrain de 6 acres à Langley, en banlieue est de Vancouver. Le projet de 34 unités compte beaucoup d’espaces communs (salle de jeu, salle d’arts, salle à manger, cuisine, jardin de 4 acres, rue intérieure couverte et vitrée, etc.).
Photo: Valérie Menguy Windsong Cohousing, premier projet de cohabitat au Canada, a été réalisé en 1996 sur un terrain de 6 acres à Langley, en banlieue est de Vancouver. Le projet de 34 unités compte beaucoup d’espaces communs (salle de jeu, salle d’arts, salle à manger, cuisine, jardin de 4 acres, rue intérieure couverte et vitrée, etc.).

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Le cohabitat, ça mange quoi en hiver ? Si le Québec traîne sans aucun doute de la patte dans le domaine, ce concept qui redéfinit le vivre-ensemble n’est plus nouveau en Europe, aux États-Unis et même dans l’ouest du pays, où on retrouve plus d’une dizaine de projets. Malgré notre retard, ça bouillonne de plus en plus en coulisse. Des groupes intéressés par le cohabitat se forment, des croquis se dessinent sur le coin des tables, les idées s’échangent, des terrains sont recherchés. Tour d’horizon.

« Le Québec est là où en était l’Europe il y a une dizaine d’années en ce qui concerne le cohabitat, fait valoir Valérie Menguy, fondatrice du groupe Archisolidaire, experte et consultante en gestion de projets de cohabitat. On est en démarrage, mais le processus est en route. »

Une grande cuisine commune, un large îlot central au centre pour y cuisiner et y partager le café, une salle de jeu attenante séparée par une baie vitrée, des espaces de circulation couverts permettant d’installer des canapés extérieurs et de jardiner à l’année, une patinoire dans la cour l’hiver, un coin bibliothèque aménagé près des boîtes aux lettres… Le type d’espaces individuels et communs, leur aménagement et leur design sont aussi variés que le nombre de cohabitats existants, n’ayant de limite que l’imagination, les besoins et le portefeuille de ses habitants. Car ce qui fait qu’un projet est un cohabitat n’est pas le modèle en tant que tel, mais plutôt les principes qui sont appliqués.

« Le concept est apparu au Danemark dans les années 1970,explique Valérie Menguy. Le cohabitat réfère directement à la cohabitation entre voisins. C’est un milieu de vie pensé par ses habitants et qui cherche l’équilibre entre les espaces de vie individuels et collectifs. On crée une zone tampon entre les habitations et on réapprend à faire les choses collectivement. »

Constitué d’un pilier environnemental, social et économique, le cohabitat peut pousser loin le principe de l’habitation durable. « L’habitat écologique à l’échelle individuelle est intéressant, mais le pas suivant, c’est de le faire à l’échelle collective, fait valoir la Française d’origine qui a pu visiter plusieurs projets européens pendant ses études en écoconstruction. La maison écologique au milieu de nulle part, c’est bien, mais pour que ce soit mieux, elle doit s’intégrer dans une dynamique collective. »

Le concept brise aussi l’isolement des personnes âgées. « On a un grand enjeu démographique au Québec, avec les baby-boomers qui vieillissent, et plusieurs ne sont pas intéressés par les résidences pour personnes âgées, continue Mme Menguy. Avec le cohabitat, ils peuvent penser leur logis en fonction de leurs besoins, inclure leur vieillissement dans les espaces communs et briser l’isolement. Et pour les autres résidents, la mixité des âges est très intéressante ; il n’y a pas plus disponible pour aller arroser tes plantes ou discuter qu’un retraité ! »

Les chantiers difficiles à démarrer

Le concept est séduisant, mais sa réalisation chez nous n’est pas encore aussi simple que ses adeptes le voudraient. C’est particulièrement vrai dans la métropole. Sylvie Van Brabant, réalisatrice et productrice de plusieurs documentaires à caractère social et politique, en sait quelque chose. Aussi présidente du groupe Cohabitat Montréal, Mme Van Brabant a tenté de développer un cohabitat à Montréal pendant plusieurs années avant de changer son fusil d’épaule.

« Il est devenu évident pour nous qu’un projet comme Cohabitat Québec [voir l’encadré “L’exemple de Québec”] n’est pas possible à Montréal, affirme Sylvie Van Brabant. Les terrains sont trop chers et les promoteurs se les arrachent. » Selon elle et Mme Menguy, le seul moyen de voir naître un projet de cohabitat à Montréal serait de le faire à plus petite échelle, contrairement à celui de Québec, qui abrite 42 familles.

Selon la présidente de Cohabitat Montréal, les difficultés du cohabitat à se tailler une place au Québec s’expliquent entre autres par la présence de logements sociaux et de coopératives. « On a ces deux modèles comme solution de rechange aux condos, maisons et logements classiques et on a l’impression que tout est réglé, souligne Mme Van Brabant. Mais il y a de la place pour une plus grande diversité de modèles qui répondent à d’autres besoins. »

Valérie Menguy croit qu’il faudra un premier projet montréalais pour lancer réellement le bal. « C’est ce qui est arrivé à Strasbourg, raconte-t-elle. Un premier groupe a construit un bâtiment écologique pour 12 personnes avec des espaces communs et est arrivé à un coût vraiment abordable. La Ville a fait “wow !” et le projet a bousculé les façons de faire. Strasbourg fait maintenant des appels de projets sur des terrains qu’elle vend ensuite à un prix en dessous du marché. »

Par ailleurs, par les rencontres sur l’habitat participatif qu’elle organise avec Archisolidaire, Valérie Menguy a recensé une dizaine de groupes travaillant sur des projets à travers la province. Parmi eux, deux ou trois croient encore à une avenue possible à Montréal. « Personne n’a encore acheté de terrain, mais plusieurs groupes sont en train de définir leurs valeurs, leur taille, et sont la recherche d’un site. Il y en a à Montréal, mais aussi deux groupes dans les Laurentides, un dans le Bas-du-Fleuve, un en Estrie et un à Saint-Jérôme, entre autres. »

Sylvie Van Brabant et son groupe Cohabitat Montréal n’ont pas abandonné non plus, mais se sont plutôt tournés vers Vaudreuil-Soulanges pour établir leur projet. « C’est encore embryonnaire, mais on veut y bâtir une communauté de plusieurs cohabitats, s’enthousiasme-t-elle au bout du fil. Ce sera un projet de sécurité alimentaire, avec un système d’énergie solaire et de production alimentaire complet. Je ne veux pas être apocalyptique, mais je vois ce dont on aura besoin pour l’avenir et je crois qu’on a besoin de créer beaucoup de modèles comme ça. »

L’organisme Archisolidaire, qu’on peut suivre sur Facebook, organise régulièrement des événements et séances d’informations sur le cohabitat.

Le cohabitat, c’est…

Le cohabitat est aussi appelé «cohousing» au Canada anglais et aux États-Unis, ou encore habitat groupé ou autogéré en France et en Belgique.

Le cohabitat se différencie par son processus participatif. Ses résidents organisent la conception de leur habitat et en sont responsables.

La conception des projets privilégie l’esprit communautaire en prévoyant des espaces communs qui répondent aux besoins établis par le groupe, mais chacun vit dans son espace individuel.

Les projets sont axés sur le développement durable et préconisent le partage des biens et des coûts, en mettant par exemple en commun les voitures ou la préparation de certains repas.

Et les nouvelles tours de condos, avec leurs grands espaces communs à partager avec tout le voisinage, ne sont-elles pas en soi du cohabitat? « Ce n’est pas parce qu’il y a des aires communes que la magie humaine opère, répond Mme Menguy. J’ai interrogé plusieurs résidents de nouveaux projets dans Griffintown qui offrent de grands espaces communs. Quand je leur demande si leurs voisins sont sympas, plusieurs me répondent qu’ils n’ont pas envie d’être en maillot de bain aux côtés de voisins qu’ils ne connaissent pas. La participation des résidents à la création de leur milieu de vie est essentielle pour qu’ils se l’approprient. »