L’empreinte textile

Sophie Suraniti Collaboration spéciale
Le designer montréalais Bruno Braën aime cette idée d’alternance entre éléments finis et non finis. 
Photo: Jean-François Galipeau Le designer montréalais Bruno Braën aime cette idée d’alternance entre éléments finis et non finis. 

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Avec Moleskine, le designer Bruno Braën n’en est pas à sa première expérience dans l’utilisation de tissus pour l’aménagement intérieur de bars ou de restaurants. D’autres commerces montréalais, comme le Big in Japan ou l’Auberge Saint-Gabriel, portent, outre sa signature pour l’ensemble du design, une touche textile. À condition que cette dernière soit porteuse de sens.

Dans cet édifice de l’avenue du Parc coiffé d’énigmatiques chimères, le restaurant Moleskine fait le pont entre plusieurs choses. D’abord, c’est un clin d’oeil à son voisin Nota Bene, qui vend, parmi ses objets de papeterie, les célèbres carnets noirs au rabat élastique. Enfin et surtout, c’est un rappel au tissu de coton d’origine européenne qui a longtemps habillé le milieu ouvrier français en raison de sa solidité, également très employé dans le secteur de la chasse et du plein air en Angleterre et en Allemagne. « C’est comme ça que tu deviens à l’aise avec un nom : lorsqu’il prend différents sens », souligne Bruno Braën. Il est rare de conserver le nom de code d’un projet une fois le travail bouclé. Dans ce cas-ci, il est resté : Moleskine. En Amérique du Nord, on croise rarement ce tissu, du fait de la concurrence du denim américain qui s’est imposé sur le marché. On en trouve un peu en provenance d’Angleterre, mais son aspect de velours très dense et râpé exige un traitement à la cire. Des banquettes de restaurant traitées à la cire ? On oublie. Finalement, après diverses recherches, le cabinet Braun-Braën s’est tourné vers la collection de manteaux à l’aspect ciré de l’entreprise montréalaise m0851. « Je voulais utiliser un tissu emblématique d’une entreprise québécoise ne faisant pas de tissu pour le design d’intérieur », explique Bruno. Fournir du tissu pour habiller divers éléments de l’étage supérieur du futur restaurant ? Le fabricant de sacs et de vêtements est partant ! Mais tandis que le designer magasine ses échantillons, l’équipe lui montre un autre tissu issu d’un partenariat en recherche et développement.

La grotte en moleskine

La particularité de ce tissu est qu’il est renforcé à l’intérieur d’une fine structure en aluminium. Ce fin maillage métallique permet alors de mémoriser une forme. « Ma banquette prend une forme que je n’ai pas définie préalablement ; c’est la structure de l’espace qui s’en charge », précise le designer. Ce que plusieurs appellent la « grotte » habillée de cette moleskine très techno dissimule en fait un énorme coffre dans lequel passent le conduit de ventilation ainsi que le filage et câblage du système d’éclairage intégré. Le tissu se travaille comme une matière à sculpter, simplement déposé. Sa forme évolue au fil du temps. « Si on ne m’avait pas présenté ce tissu à mémoire de forme, il n’y aurait jamais eu de tissu sur ce pan de mur ; du moins, je ne l’aurais pas pensé comme ça », confie le designer. Pour lui, l’espace doit déclencher un double sentiment, voire du ressentiment ! Est-ce beau ? Est-ce laid ? Outre dissimuler le pan de mur, ce tissu de moleskine haute technologie recouvre la banquette (excepté aux extrémités, où le designer a volontairement laissé apparent le rembourrage et le non-fini de la structure) et recentre étonnamment la communication entre les personnes se faisant face. Comme une petite bulle, un espace cocon. D’autant plus que les luminaires éclairent directement, mais agréablement, chaque table à travers une oeillère ronde découpée à même le tissu.

Le tissu indien

À côté de cette petite caverne en moleskine, deux grands pans de tissu indien ont été récupérés dans un commerce de vente de tissus de luxe sur la rue Sherbrooke Ouest. Un pan de rideau installé sur des rails tombe jusqu’à terre et cache le fond, où se trouvent un bar et un minuscule local d’entreposage. L’autre pan a été raccourci pour habiller un mur. Gros coup de coeur de Bruno pour ce tissu qui rappelle les vestes en tweed de Chanel. Une piste modeuse sur laquelle rebondira le designer. « À un moment donné, tout s’enligne. Ce tissu très épais obstrue mon éclairage. Mon idée de tailleur finit par revenir. Je fais faire à ma rembourreuse, Lucie B. rembourrage, une découpe en V de chaque panneau, qu’elle a par la suite boutonnée façon haute couture », relate Bruno.

Les voilages solaires

Enfin, l’autre tissu utilisé, toujours pour le haut du restaurant, ce sont les voilages en tulle. Une fois tirés, ces longs rideaux légers permettent d’isoler quelques tables afin de créer un environnement plus confiné, plus intime. Mais ils servent aussi à stopper le rayon de soleil que le designer s’est amusé à recréer, par truchement, en installant un grand miroir dans l’un des angles du commerce, ainsi qu’une série de panneaux réflecteurs (dans le même style que ceux d’une station spatiale !). « Le soleil est fictif, placé à l’endroit où il se couche une fois par année, l’été. C’est un spot de cinéma avec une pellicule ambrée pour imiter la couleur du coucher de soleil. » Ce travail d’homogénéisation de la lumière réchauffe l’espace du haut et donne ainsi l’impression de pouvoir profiter de la lumière naturelle. Avec la grotte en moleskine se crée un intéressant jeu de clair-obscur !

Brut de brut

Au Moleskine, le look postindustriel domine. « Certains parlent même de postnucléaire, tellement c’est détruit, plein de trous ! » s’amuse Bruno. Pour celui qui roule sa bosse dans le milieu depuis 1995, lorsqu’une tendance se généralise, il vaut mieux être encore plus démonstratif et violent dans son expression pour en finir avec. Des murs bruts, on en voit effectivement depuis 15 ans dans le commercial. Pousser le bouchon encore plus loin, l’amener à un niveau de risque plus élevé afin de s’entendre dire : « Wow, là, ça va faire ! » Trente-deux ans de rénovation dans un même lieu, cela laisse forcément des traces, des strates, des couches et des surcouches. Grecque, espagnole… dans ce commerce de l’avenue du Parc, les murs et les planchers en ont vu de toutes les couleurs et de toutes les céramiques. « Je ne voulais pas mettre cette accumulation dans des tableaux. Quant aux murs criblés, grisâtres, non esthétiques ? Gardons-les tels quels. »

Donc, pas de tableaux, mais… des rideaux et des tissus ? ! « Souvent, dans mes aménagements intérieurs, je fais poser des rideaux. Le tissu dissimule un ou plusieurs éléments, mais il permet d’en laisser entrevoir d’autres. Pour le bar Big in Japan, situé sur le boulevard Saint-Laurent, j’ai longtemps cherché avant de trouver LE lourd rideau mat, dense, brun foncé qui court tout le long des murs, capable de refléter mon système d’éclairage à la bougie. Je voulais retrouver cette ambiance si particulière aux intérieurs japonais, avec notamment leurs soieries et boiseries. Pour moi, le tissu doit “faire sens”. »

Pour plus d’information Cabinet Braun-Braën