Histoire du design au Québec: le jalon Hébert

Sophie Suraniti Collaboration spéciale
Julien Hébert
Photo: Les éditions du Passage Julien Hébert

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Martin Racine, professeur et directeur du programme d’études supérieures au Département de design et d’arts numériques de l’Université Concordia, signe une monographie complète sur Julien Hébert (1917-1994), considéré comme l’un des pères du design au Québec.

« Julien Hébert a véritablement marqué le domaine, car sa pratique fut exemplaire », affirme d’emblée l’auteur. Il est vrai que ce natif de Rigaud, issu d’une famille de sept enfants, est l’auteur de plusieurs projets exceptionnels. On lui doit notamment le célèbre logo de l’Expo 67 (un symbole universel, Terre des hommes), la murale de la station de métro Place-Saint-Henri et une gamme de mobilier en aluminium, dont la superbe chaise longue pliante baptisée Contour.

Outre sa pratique et les traces visibles qu’il a laissées, Julien Hébert a milité pour l’enseignement et il s’est beaucoup impliqué au sein de la profession, en tant que membre fondateur de l’Association canadienne des designers industriels et, quelques années plus tard, en tant que membre fondateur de l’Association des designers industriels du Québec. On a donc bien affaire à un grand fondateur de la discipline. « Je ne veux pas porter ombrage à d’autres gens comme Jacques Guillon qui était aussi de sa génération et à qui l’on doit l’entreprise GSM, une firme spécialisée en design d’exposition qui compte aujourd’hui parmi les plus importantes au monde, ou encore à Henry Finkel (1910-1996) dont j’évoque le rôle dans mon livre. Leur implication fut tout aussi majeure. Mais Julien Hébert a véritablement contribué à définir le design à travers son enseignement, ses discours et sa présence dans les médias », précise Martin Racine.

Ce rôle fut d’autant plus marquant qu’il est parvenu à se greffer au contexte politique de l’époque. Le designer québécois a notamment participé à la commission Rioux chargée d’enquêter sur l’enseignement des arts au Québec dans les années 60. Il a déposé en 1961 auprès du gouvernement québécois son projet d’Institut de design à Montréal — qui ne verra malheureusement pas le jour. Il est aussi l’auteur d’un mémoire pour un projet d’intégration des chômeurs en région éloignée dans les années 70. « En ce sens, Julien Hébert a eu une portée politique avec sa volonté de convertir le milieu politique à l’importance du rôle du design pour le développement culturel et économique du Québec », explique M. Racine.

Les designers actuels entreprennent-ils des démarches aussi « politisées » que celles qui avaient cours dans les années 60 ou 70 ? « Actuellement, il y a tout un effort de fait pour organiser le Sommet mondial du design [qui va se tenir à Montréal du 16 au 25 octobre 2017], et ce, sous l’initiative de l’organisation Mission Design qui reçoit du financement gouvernemental. Mais ce qui est intéressant, c’est de voir que certaines oeuvres de designers comme Michel Dallaire commencent à être connues par un public plus large », observe Martin Racine. Les réalisations du créateur du vélo en libre-service BIXI, qui signe aussi le mobilier pour le Quartier international ou celui de la Grande Bibliothèque, marquent en effet le paysage montréalais. Elles sont aussi la preuve qu’il existe un dynamisme créatif exportable à l’étranger — le Bixi se retrouve à Boston, Londres, Melbourne, New York… Car s’il est bien un grand défi auquel sont confrontés les designers québécois, c’est celui de parvenir à diffuser leurs créations.

Mais si le travail d’un designer comme Michel Dallaire commence seulement à être connu du grand public, il n’en fut pas de même pour ceux qui ont posé les premières pierres comme Julien Hébert. Fatigué d’expliquer sa vision, son travail, sa démarche, M. Hébert ? Il est clair que celui qui a commencé par des études à l’École des beaux-arts de Montréal (1936–1941), puis en philosophie à l’Université de Montréal (licence en 1944) et qui était naturellement destiné au métier de décorateur a dû maintes et maintes fois expliquer le rôle du design dans une société, convaincre de son importance et surtout, de son entrée dans la modernité.

Julien Hébert entre en contact avec l’objet design suite à sa rencontre à Paris avec le sculpteur cubiste Ossip Zadkine où il séjourne de 1946 à 1948.  Découverte qui mènera une fois de retour au Québec à la création notamment de mobilier dans le cadre de son travail pour l’entreprise manufacturière Sun-Lite. Julien Hébert devient designer à part entière. « On peut alors clairement parler d’émancipation ; par rapport au clergé, au conservatisme du gouvernement de l’époque, celui de Maurice Duplessis », commente le professeur. Grâce aux arts et à des artistes comme Hébert émerge une forme de contestation face à l’autorité, une nouvelle liberté de pensées, les années 1940 à 1960 étant qualifiées de « grande noirceur », c’est tout dire…

Pour Martin Racine, grâce aux travaux de recherche, aux publications en cours et aux festivités à venir concernant le 50e anniversaire de l’Expo 67, le Québec est en train d’organiser sa mémoire collective en design et en architecture. Le grand public devrait donc découvrir ceux et celles qui ont marqué le design québécois et fait le succès de grands évènements. « Avec ce livre, j’espère contribuer à faire intégrer la culture du design d’une manière plus large », confie-t-il humblement. Et s’il fallait s’attaquer à l’histoire d’un autre pionnier du design au Québec, qui serait-il ? Michel Dallaire ? Le designer né en 1942 planche actuellement sur son propre livre. Pour le professeur de l’Université Concordia, il y aurait Jacques Guillon né en 1922 et tout l’héritage de l’Expo 67, comme ces firmes qui se sont créées et spécialisées par la suite dans le design d’exposition. D’autres livres sur d’autres pionniers québécois sont donc en réflexion, en cours ou en devenir. Une belle et nécessaire matière mémorielle pour tous les étudiants et professionnels actuels en design et en architecture. Et parmi eux peut-être de futurs pionniers…