Apprendre à lire la ville

André Lavoie Collaboration spéciale
Saint-Henri devient un atelier à ciel ouvert pour décoder l’espace urbain.
Photo: Héritage Montréal Saint-Henri devient un atelier à ciel ouvert pour décoder l’espace urbain.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Depuis 40 ans, Héritage Montréal (HM) secoue l’indifférence des politiciens, des gens d’affaires et des citoyens devant les splendeurs et misères du patrimoine montréalais, qu’il soit architectural, historique ou naturel. Au-delà de son travail de conscientisation, toujours très présent sur la scène médiatique, cet organisme à but non lucratif multiplie les activités d’information (comme les visites guidées ArchitecTours) et de formation (dont le fameux cours de rénovation pour mettre en valeur le patrimoine immobilier).

Ses visites à travers la ville attirent depuis longtemps une clientèle adulte, mais ici et là, des parents y amènent leurs enfants, ce qui pose parfois un défi particulier de communication. Isabelle Corriveau, « architecte défroquée », coordonnatrice à la programmation de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et guide bénévole à HM depuis 2009, s’interrogeait aussi sur la façon de « donner un contenu aux adultes, mais aussi à des plus jeunes, à des familles, en trouvant une autre façon de le véhiculer ». Impliquée au sein du Comité services et activités de HM depuis 2011, elle a conçu avec ses collègues les Ateliers famille, pour les enfants de 6 à 10 ans, question d’offrir une initiation à l’architecture qui s’apparente à une expérience ludique.

Cette activité permet ainsi la visite d’un « village » situé en milieu urbain. Après la Petite-Bourgogne, c’est maintenant au tour de Saint-Henri d’être ratissé par petits et grands. Mais pourquoi parler de village et non pas de quartier ou d’arrondissement ? « On veut être à l’échelle des enfants, précise Isabelle Corriveau, qui commencent par découvrir leur maison, leur cour, et plus tard leur école. C’est pourquoi il s’agit d’un parcours de 1 kilomètre. »

De plus, cet atelier d’une durée de 90 minutes qui se tiendra tous les dimanches, du 29 mai au 19 juin, aborde, sans trop d’insistance, l’histoire des lieux. « L’idée de village permet de faire allusion au passé. Saint-Henri a débuté à l’époque de celui des Tanneries, et la plupart des bâtiments ne sont pas d’aujourd’hui. On veut leur faire comprendre qu’avant d’être un quartier, une ville, Saint-Henri, c’était un village. Et quels sont les éléments essentiels d’un village ? L’école, l’église, la caserne de pompier, le bureau de poste, etc. »

Un kilomètre, c’est bien court pour des adultes, mais assez vaste pour des enfants. Et choisir Saint-Henri pour cette visite participative tombait sous le sens, car l’endroit apparaît comme « l’espace le plus fertile dans lequel on retrouve tous ces petits ingrédients qui nous permettent de tisser cette histoire pour les jeunes ». Encore là, pas question de les inonder de dates et de concepts architecturaux qu’ils n’arriveraient pas à assimiler. Le moment est plutôt propice à la découverte de lieux qui ne ressemblaient pas tout à fait à ceux qu’ils connaissent déjà, mais qui renferment aussi des éléments familiers.

Nouveaux bonheurs d’occasion

Isabelle Corriveau songe par exemple aux enfants qui ont une réalité « plus banlieusarde ». Ils sont souvent fascinés par les ruelles, car ils découvrent « qu’il y a toute une communauté qui les anime, et qu’elle n’est pas la même que celle de la rue. Ce n’est pas le territoire des voitures, mais des enfants qui jouent, des gens qui mangent et qui bavardent, un phénomène essentiellement urbain ».

L’occasion est aussi idéale pour contempler toutes les richesses de ce lieu associé pendant trop longtemps à la pauvreté, et qui n’a plus rien à voir avec celui qu’a connu Gabrielle Roy lorsqu’elle écrivait son roman le plus célèbre, Bonheur d’occasion, paru en 1945. Ce milieu de vie traversé par le canal de Lachine et le chemin de fer regorge de diversités architecturales, et elles devraient plaire. « Sur le parcours, on pourra voir des maisons datant de 1870, certaines avec des pignons, des galeries ou une petite cour. D’autres possèdent un espace réservé autrefois pour les chevaux à l’arrière, ce qui nous permet d’expliquer le phénomène de la porte-cochère. »

À la fin de ce trajet, les guides de HM souhaitent-ils recruter de nouveaux défenseurs du patrimoine montréalais ? Isabelle Corriveau ne va pas si loin. « L’objectif primordial, ce n’est pas de conscientiser, mais juste d’apprendre à lire la ville, à mieux regarder et s’interroger sur son environnement. Ça peut être autant les marquages sur le sol dans un parc que des murales, des graffitis ou les bas-reliefs de la caserne de pompiers. » En somme, ça commence par lever un peu les yeux du trottoir ou de son téléphone.