Montréal explore et expose ses ruelles à la Triennale de Milan

Sophie Suraniti Collaboration spéciale
Photo: Michelle Girardi Pino

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Des petites bibliothèques de rue, une réflexion autour de la thématique « S’asseoir », la création d’un lieu pour de jeunes mineurs, un autre pour la petite enfance, un laboratoire d’immersion virtuelle… En tout, six projets d’ateliers codirigés par des professeurs et huit projets personnels de diplômés de l’École de design de l’Université de Montréal ont pris l’avion direction l’Italie pour la Triennale de Milan qui a repris du service après 20 ans de mise en veille.

Jusqu’au 12 septembre, les visiteurs pourront s’immerger dans ce haut lieu d’art et d’exposition milanais qu’est la Fabbrica del Vapore, où ont pris place depuis le 2 avril certaines des expositions présentées dans le cadre de la 21e édition de l’Exposition internationale de design, d’architecture et d’art de la Triennale de Milan (triennale.org). Et parmi les pays étrangers exposants, il y a… le Canada. Deux provinces y participent : le Québec, représenté par l’École de design de l’Université de Montréal, et la Colombie-Britannique avec l’établissement Emily Carr University of Art + Design de Vancouver. Les visiteurs pourront découvrir une vision québécoise en matière de design prenant forme et s’intégrant dans le tissu social, grâce aux travaux sur supports papier, photo ou vidéographiques en grand format de six étudiants codirigés dans le cadre d’ateliers ; ainsi que les travaux personnels de huit diplômés (cohortes 2013 à 2016) qui se sont démarqués par leur qualité dans le cadre de leur cursus en design industriel et en design d’intérieur.

« De l’atelier à la ruelle. La responsabilité sociale des designers » est le sujet que la directrice de l’École de design de l’Université de Montréal (design.umontreal.ca), Fabienne Münch, et une équipe de professeurs ont retenu et proposé aux programmateurs italiens. Pourquoi la ruelle ? D’abord, parce que cela cadre bien avec le thème général de la Triennale qui est « XXIe siècle. Le design après le design », où il est question d’explorer le nouveau millénaire et les changements importants survenus. Ensuite, parce que cela permet d’envoyer un beau message sur la participation des designers comme acteurs sociaux du changement dans la ville. Des designers qui posent des gestes allant de l’atelier jusque dans les ruelles où différentes communautés et initiatives citoyennes se côtoient et entrent en interaction. Pour la directrice, les ruelles montréalaises sont l’une des signatures de la ville. Une signature cachée. « Pour faire le parallèle avec le processus de design, c’est montrer tout ce qu’on ne voit pas. Y compris le travail de tous ceux qui collaborent pour pouvoir produire un résultat visible avec lequel on interagit. »

Choisir la ruelle comme thématique, c’est aussi remettre en perspective et en question la matérialité des choses qui a longtemps prévalu en matière de design industriel et de design d’intérieur. Les années 1960 ont en effet mis beaucoup l’accent sur l’aspect matériel et esthétique des objets. Avec la mondialisation, l’aspect « pervasif » des technologies (c’est-à-dire la reconnaissance et la localisation automatiques des objets sans intervention humaine) et les changements socioéconomiques, on assiste aujourd’hui à une dématérialisation du design. Le développement durable (ne pas encombrer davantage la planète), l’économie circulaire (utiliser moins et mieux la matière) et l’essor des services en faisant partie. Le service de vélo-partage Bixi ? Il n’existerait tout simplement pas sans le vélo conçu pour ! « De l’atelier à la ruelle » démontre ainsi que le design sort de l’atelier de fabrication (sous forme de prototype ou d’une fabrication en série) pour rejoindre les futurs citoyens utilisateurs — qui pourront d’ailleurs en détourner l’usage ou faire de nouvelles propositions. Dans ce cas, on parlera de codesign, à savoir un processus faisant appel à la participation créative.

« Notre exposition à la Triennale de Milan nous permet de montrer que Montréal est une ville où la participation citoyenne, démocratique, est très avancée », explique Fabienne Münch, qui lors de son arrivée à Montréal en 2013 a été frappée par cette dimension particulière de la ville, à la fois si grande et si petite, se prêtant avec enthousiasme à l’exploration des idées. Grande par sa diversité multiculturelle et son ouverture d’esprit. Et petite. Comme ses ruelles. « Si on veut se rencontrer, on sait où aller ! » Toutefois, cette façon de voir et de concevoir le design dans une perspective sociale n’est pas nouvelle. « La manière d’enseigner le design au sein de l’École de design — dès la création des programmes d’enseignement en 1969 — a toujours été la même, à savoir l’avancement de la société par le design. »

Par contre, après des années où une vision et une conception matérielles et esthétiques des choses et des objets se sont imposées et où l’interaction avec l’usager n’était pas toujours bien intégrée dans le projet, on réalise aujourd’hui toute l’étendue possible des univers et des champs d’application du design. Tellement qu’un mouvement comme le design thinking (« l’esprit design », sorte de philosophie de la créativité, de tournure de pensée pour innover) montre que certains gestionnaires utilisent les outils des designers pour résoudre des problèmes nouveaux ou complexes. Une approche qui les mène à des idées ou à des résultats innovants. Pour Fabienne Münch, le processus de design n’a pas changé. Par contre, ce qui a changé, c’est : qui utilise le processus ? Et à partir de quand sera-t-il utilisé dans le démarrage d’une problématique ?