Espace de vie: la cuisine

Sophie Suraniti Collaboration spéciale
Réalisé en 2012, le projet Iron Lace, de la firme Desjardins Bherer, a été couronné l’année suivante d’un Grand Prix du design dans la catégorie Espace résidentiel de plus de 3200 pi2.
Photo: Photo André Doyon Réalisé en 2012, le projet Iron Lace, de la firme Desjardins Bherer, a été couronné l’année suivante d’un Grand Prix du design dans la catégorie Espace résidentiel de plus de 3200 pi2.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Voilà déjà plusieurs années que la cuisine se décloisonne et chasse la cuisinette. Vous savez, cet espace adjacent consacré à la prise des repas de tous les jours ? Eh bien, c’en est fini de lui ! La cuisine actuelle l’a englouti pour se fondre et confondre avec le salon et la salle à manger.

Les cuisines ne se cachent plus et s’intègrent dans un grand espace commun qu’elles partagent avec la salle à manger et le salon, qui se retrouvent alors plus habités, car de ce fait moins formels. Le centre névralgique de la cuisine ? L’îlot central. Avec son enfilade de chaises hautes ou de tabourets de bar. « Ça se passe vraiment autour des îlots », confirme Marc Bherer, designer d’intérieur et associé à la firme Desjardins Bherer. Et bonne nouvelle pour celles et ceux qui se trouvaient un peu mal à l’aise, notamment au niveau des genoux, ils se sont élargis. Plus larges, plus de liberté de mouvement pour les gourmands butineurs, et surtout plus fonctionnels : un côté pour cuisiner, un autre qui sert de coin-repas ou d’espace de travail. La tendance serait même à leur dédoublement. Avec deux îlots suffisamment espacés, on cesse ainsi de faire le grand tour ! Bien entendu, le fameux triangle de travail, sorte de triangle d’or en matière de disposition des éléments, à savoir la distance qui optimise les déplacements et les gestes de l’occupant entre réfrigérateur, évier et cuisinière, reste de mise. « Quant aux armoires du bas, on essaie d’éviter que le client ait à se pencher pour voir le fond. D’où l’utilisation de grands tiroirs. Et pour assurer une continuité entre les espaces de vie, avoir une unité visuelle, on suggère de poser au sol le même revêtement [plancher de bois franc, de béton…] », explique le designer montréalais.

Monochromie

Chez Desjardins Bherer, on se tient loin des cuisines rouges, vertes ou bleues. Spécialisée dans le résidentiel chic, la firme mise en effet plutôt sur les couleurs classiques, intemporelles, à savoir des blancs, des noirs, des gris. Mots d’ordre ? Sobriété et qualité. « C’est pourquoi nos projets tiennent encore la route même s’ils datent d’il y a 15 ans », justifie Marc Bherer. Armoires, comptoirs… tout se décline dans la même palette de couleurs. Et cette monochromie ne concerne pas seulement les teintes. On la retrouve aussi dans le type de matériaux, que l’on choisit de même nature, ce qui permet d’éviter les joints trop visibles, véritables « casseurs » de lignes. Par exemple, des quartz synthétiques pas trop polis et plutôt denses qui vieillissent bien ou des pierres naturelles comme le granite ou le marbre (qui est scellé, mais que l’on fait dépolir dès le départ pour qu’il traverse bien l’épreuve du temps).

Légèreté

Aujourd’hui, grâce aux avancées techniques, les plans de travail en pierre naturelle s’amincissent. « Par contre, comme chaque projet est unique, pour les clients qui désirent obtenir un fini en acier inoxydable, l’option du comptoir plus épais est de mise. Surtout lorsqu’il se transforme en une table pour le DJ ou doit supporter les pas de danse de quelques convives! » précise Marc Bherer. Amincissement ne veut pas dire moins résistant. Des quartz robustes, ainsi que des pierres synthétiques ont fait leur apparition sur le marché. Est-ce un style propre aux aménagements de cuisine urbains ? « Non, on les retrouve aussi à la campagne dans des résidences secondaires avec, toutefois, des caissons de style shakers sur les portes — des panneaux avec un retrait dans le centre — traités beaucoup plus finement », explique Marc Bherer. On procède donc de la même manière pour la cuisine (électroménagers cachés, éléments monochromes, etc.), avec quelques différences comme le travail sur les portes des armoires. En somme, une réinterprétation de la cuisine plus traditionnelle. « On ne fait pas non plus du design que j’appelle anorexique ! À savoir trop minimaliste », précise le designer. Place à la belle cafetière jaune, à une armoire traditionnelle québécoise peinte en vert… Le but est de faire un beau canevas pour que le client puisse ensuite intégrer ses objets personnels.

Dissimulation

Circulation, monochromie, légèreté… et dissimulation. Tout cela participe à l’aspect épuré des cuisines actuelles. Dans le moindre détail. Les poignées de portes d’armoires par exemple. La formule « finger grip », juste une prise pour les doigts, contribue ainsi au gommage visuel. Même chose avec les hottes, les électroménagers ou les garde-manger de type « walking » que l’on cache derrière des panneaux du même fini que celui des armoires. Par contre, les bouteilles de vin, elles, s’exposent dans des celliers encastrables ! Pour le reste, on cache, et ce, jusque dans les grands tiroirs des armoires du bas qui, tel un jeu de poupées russes, dissimulent des tiroirs à l’anglaise. Ces immenses tiroirs sont aujourd’hui omniprésents dans les aménagements. D’un seul regard, l’occupant embrasse le contenu. Quant aux armoires du haut, on leur donne plus de profondeur pour que tout puisse rentrer… y compris les grandes assiettes offertes par belle-maman ! Pour Marc Bherer, en matière d’aménagement de cuisine, la fonctionnalité prime, avant l’esthétique. « La beauté vient de là. Sinon on rate la cible. »