Préserver le patrimoine, un acte citoyen

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Photo: Héritage Montréal

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

L’organisme oeuvrant à la protection et à la promotion du patrimoine montréalais revient cette année encore avec sa série de cours de rénovation résidentielle. Parce que la préservation des richesses architecturales d’une ville, ce n’est pas seulement de faire en sorte que les bâtiments les plus emblématiques nous survivent, ça passe aussi par le fait de mettre un petit coup de pinceau sur sa galerie.

« En matière de rénovation, faire le moins est souvent le mieux, explique David Hanna, professeur en géographie urbaine et en patrimoine à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Quand ils lancent un chantier, les gens ont tendance à vouloir tout changer et à penser que le neuf, c’est mieux. Ce n’est pas vrai. Mieux vaut être conservateur. Conserver le cachet des bâtiments, conserver son argent. Pourquoi dépenser 120 000 $ quand on ne pourrait y mettre que 20 000 $ ? D’autant que réfléchir ainsi a aussi un impact sur la conservation de l’environnement. Détruire pour reconstruire, ça coûte cher à la planète. »

Le professeur, responsable de la série de huit cours donnée chaque année par Héritage Montréal, explique par exemple qu’il vaut mieux calfeutrer une porte en chêne qui a déjà quatre-vingts ans d’âge et qui laisse passer un peu l’air plutôt que de la remplacer par un modèle en acier qui va rouiller dans les quinze ans.

« C’est à cela que les cours servent, explique-t-il. Les gens arrivent avec la photo d’un parapet, d’une porte, d’une fenêtre, d’un vitrail. Ils ont une idée de ce qu’ils veulent en faire. En général, ils voient les choses en grand. Nous commençons par définir le style de leur maison. Et à ce moment-là, ils s’identifient à ce style et ils n’ont plus envie de le détruire. »

David Hanna se défend cependant d’être un idéologue et de prôner à tout prix l’utilisation des matériaux d’époque, surtout lorsque ça ne se voit pas. Certains cours portent notamment sur les fondations, l’isolation ou encore la structure. Des domaines dans lesquels de grands progrès ont été faits depuis la première moitié du XXe siècle, époque à laquelle appartient une grande partie du patrimoine résidentiel.

« Pourquoi s’en priver ? demande-t-il. Par exemple, le béton des années 1920, 1930, 1940 même, est reconnu pour être de piètre qualité. Si on restaure, il n’y a pas de mal à aller chercher des matériaux modernes s’ils coûtent moins cher, qu’ils sont plus pratiques à installer et qu’ils ne changent rien au cachet. Tout ça, c’est une question de dosage. »

Ce dosage, David Hanna regrette que les entrepreneurs prennent très rarement le temps de l’évaluer, eux qui préfèrent souvent tout raser ou presque pour reconstruire du neuf. Selon lui, c’est eux qui devraient venir assister aux cours, eux qui devraient recevoir cet enseignement. Il raconte notamment comment un jour, à Boston, il a sauvé une clôture en fonte datant de 1860.

« L’entrepreneur était en train de vider la maison, se souvient-il. Elle était exceptionnelle, dans un style Renaissance italienne. Je discute avec le type et il me dit qu’il veut faire sauter la clôture. J’étais horrifié. Je lui explique qu’elle a une grande valeur esthétique, qu’elle rappelle exactement ce que l’on trouve sur les palais en Italie. Au final, il a décidé de la garder et elle est toujours là. Les entrepreneurs devraient prendre le temps de s’informer. Non seulement on préserverait le patrimoine, mais en plus, ils feraient de grandes économies. »

À le croire, en revanche, depuis quarante ans qu’Héritage Montréal les sensibilise sur le terrain, les citoyens de la métropole sont devenus plus respectueux de leur culture patrimoniale. Et si, dans les années 1980 et 1990, les anglophones étaient plus nombreux à assister aux cours, depuis le tournant des années 2000, les francophones les investissent en masse.

« Préserver une ville, ça tient à beaucoup de choses, estime Dinu Bumbaru, directeur des politiques chez Héritage Montréal. Le coup de pinceau que quelqu’un met sur son balcon en bois, c’est tout aussi important que de participer à un concours d’idées sur l’avenir de l’échangeur Turcot. Mais au-delà de leur propre logement, les citoyens pourraient être aussi des observateurs lorsqu’ils se promènent dans les quartiers. Pas seulement pour relever les nids-de-poule. Des observateurs avec de l’imagination, de la curiosité, des idées qui, en soi, n’auront peut-être pas de grandes chances de réussite… mais, vous savez, Montréal, en 1642, quand elle a été fondée, ça n’avait pas de grandes chances de réussir non plus, et regardez où on est rendus… »

Afin de mobiliser les citoyens, Héritage Montréal a lancé en octobre dernier la plateforme interactive H-MTL, une carte de Montréal sur laquelle les citoyens peuvent ajouter les sites qu’ils connaissent et qui leur paraissent vulnérables et dignes d’être conservés (voir encadré).

« Depuis toujours, les Montréalais ont réussi à faire pression pour que certains bâtiments ne soient pas détruits, rappelle M. Bumbaru. Dans les années 1930, le Château Ramezay devait être démoli et ce sont les citoyens qui se sont mobilisés pour le sauver. Aujourd’hui, on est fiers qu’il soit là. »

Une mobilisation citoyenne qui remonte au XIXe siècle et qui passe donc aujourd’hui par le Web 2.0. M. Bumbaru se souvient d’ailleurs de la première fois qu’Internet a été utilisé par les Montréalais pour défendre leur patrimoine. C’était en 1995, alors qu’une célèbre enseigne américaine de restauration rapide avait annoncé son installation au croisement de Parc et de Mont-Royal, là où se trouve la Ruche aujourd’hui.

« Les gens du Mile-End n’en voulaient pas, raconte-t-il. À l’époque, Internet avait été utilisé pour monter une chaîne de mobilisation rapide. Les défenseurs du patrimoine s’adaptent aux outils de leur temps. Aujourd’hui, avec la plateforme interactive, Internet permet aux citoyens de bâtir un écran radar civique. »

Les conférences sur la rénovation résidentielle sont offertes à la Faculté de l’aménagement de l’Université de Montréal de 18 h 30 à 21 h 30, les jeudis du 24 mars au 12 mai 2016 en français et les mardis du 22 mars au 10 mai 2016 en anglais. Inscriptions sur le site Web d’Héritage Montréal, par courriel à renovation@heritagemontreal.org ou par téléphone au 514 286-2662, poste 21.


H-MTL : l’écran radar citoyen du patrimoine menacé

Lancée le 15 octobre dernier, la plateforme interactive H-MTL compte aujourd’hui une vingtaine de bâtiments désignés par les citoyens comme étant vulnérables et pourtant dignes, selon eux, d’être préservés. « Il y a beaucoup plus de mouvements aujourd’hui avec deux à trois nouveaux sites chaque semaine, explique Jonathan Lapalme, chef de projet pour la plateforme et consultant stratégique. Surtout, ce qui est intéressant, c’est qu’elle a un véritable impact. En janvier, un avis de démolition pour une rangée de maisons de style victorien, dans l’avenue de Lorimier, est publié dans un média. Aussitôt, un citoyen lance l’alerte par l’intermédiaire de la plateforme. Nous avons partagé la fiche sur notre site en invitant nos membres à faire part de leur opposition. Quelques jours plus tard, nous avions un article dans le journal Métro, qui annonçait un sursis et précisait que de nombreux messages avaient été reçus. » La gare de Westmount dans la rue Sainte-Catherine, la Maison McFarlane dans l’arrondissement d’Outremont ou encore le cinéma Le Château dans l’avenue Saint-Denis, dans l’arrondissement de Rosemont : autant de lieux que des citoyens ont tenu à placer sur la carte, soit par peur qu’ils soient détruits, soit parce qu’ils ont changé de fonction, qu’ils ne sont plus facilement accessibles et qu’aucune plaque n’indique la valeur historique du bâtiment. « Parfois, il ne s’agit en effet pas de destruction mais bien de rénovation, explique Dinu Bumbaru. La population est très sensible à cela. Le patrimoine touche aux questions de valeurs. Il ne s’agit pas de gérer des stocks de clous, de pneus, des souffleuses, des cônes orange. C’est une question de protection, de mise en valeur, d’enrichissement. À travers un outil comme H-MTL, on s’aperçoit qu’il y a beaucoup de diversité de points de vue. Prenons le 1420 boulevard Mont-Royal, qui a suscité beaucoup d’émotions. Finalement, le bâtiment, il n’était pas menacé, mais c’était son appartenance communautaire qui l’était. »« On voit aussi des manifestations pour la préservation de l’Hôtel-Dieu avec des gens qui, clairement, savent que le bâtiment ne sera pas détruit, ajoute Jonathan Lapalme. Mais ils veulent s’assurer que la fonction demeure communautaire, publique. À toutes ces valeurs s’ajoute aussi la dimension environnementale parce qu’il y a un coût à la démolition et à la reconstruction. C’est tout ça que viennent dire les citoyens sur notre plateforme. » Figurent également sur la plateforme les dix sites prioritaires désignés par Héritage Montréal ainsi que des exemples d’actions menées pour la défense de tel ou tel bâtiment, que la mobilisation ait mené au sauvetage ou non, à titre d’inspiration. S’y trouve par exemple la Maison Redpath, finalement détruite il y a deux ans, après un long combat pour sa sauvegarde. « On nous demande souvent si les Montréalais en font assez pour préserver leur patrimoine, conclut M. Lapalme. La question que nous nous sommes posée, nous, c’est s’ils ont les outils nécessaires pour le faire. Et c’est de là que H-MTL est née. »