La maison Quentin

Chez Arthur Quentin, on trouve de tout pour la maison, et encore plus, depuis 40 ans.
Photo: Fabrice Delafon Chez Arthur Quentin, on trouve de tout pour la maison, et encore plus, depuis 40 ans.
C’était en 1975. Maryse Cantin venait d’abandonner son poste de fonctionnaire pour se lancer à son compte, rue Saint-Denis à Montréal, dans ce Plateau Mont-Royal qui était alors un quartier mal famé, le seul qu’elle pouvait se permettre pour ouvrir boutique. Entre un sanctuaire et un cinéma porno devenu le Théâtre d’Aujourd’hui, Arthur Quentin prenait pignon sur rue. Et la nouvelle femme d’affaires faisait ainsi « le pari que cette longue artère ne pouvait que se développer ».


Son projet n’étant pas considéré comme sérieux, Maryse Cantin n’arrivait pas à louer un local, raconte-t-elle dans son arrière-boutique. Rappelons-nous qu’à cette époque, les banques refusent encore de prêter de l’argent à une femme sans la signature de son mari…

Et les propriétaires d’immeubles se gardent bien de louer un local commercial à une femme… « Même si ça ne fait pas si longtemps », dit-elle.

Qu’à cela ne tienne. Elle se débrouillera toute seule et achètera une petite maison pour y installer son magasin et pouvoir offrir aux Montréalais ce qu’elle dénichait ailleurs ; un mélange de brocante et d’accessoires neufs pour la maison.

Aléas de quartier

Quelques jours avant Noël, cette année-là, les clients pouvaient donc déambuler librement dans un espace qui est vite devenu un rendez-vous.

Maryse Cantin, elle, se fiait à son instinct et tenait tête à tous les intervenants du milieu, distributeurs, fabricants ou autres, qui tentaient de lui mettre des bâtons dans les roues.

Quarante ans et l’achat de quelques maisons voisines plus tard, c’est une vaste boutique qui s’impose sur la rue Saint-Denis.

Précurseure, en somme, du développement de ce qu’est devenu le quartier.

Le quartier ? Plein de commerces qui l’abandonnent, donc de locaux à louer, affichant ainsi un faible ratio d’occupation et créant une réputation chancelante auprès de la clientèle ?

Une réputation qui a l’heur d’irriter la boutiquière : « Bien sûr qu’il y a beaucoup d’espaces à louer ! C’est que la spéculation immobilière est telle dans le secteur qu’on y trouve souvent plusieurs commerces par bâtiment. Ça influence un ratio, ça ! »

 

Élégance et beauté

Si elle déplore la vacuité de notre mode de consommation en prêt-à-jeter, d’appréciation de la quantité plutôt que de la qualité, Maryse Cantin continue de miser sur l’élégance et sur la beauté des objets, qu’elle se procure maintenant davantage au Québec et au Canada plutôt qu’en importation, « parce qu’il y a de plus en plus de produits locaux intéressants ».

Elle qui regrette du même souffle qu’aujourd’hui, « les gens achètent davantage un prix ».

Mais certaines clientèles ont tout de même gonflé en nombre au cours des dernières décennies, selon elle, comme les jeunes professionnels férus de design et… les divorcés.

À une certaine idée populaire qui attribue à Arthur Quentin une réputation de chic-cher-snob, Maryse Cantin riposte que, si elle avait voulu tenir une boutique snob, c’est dans un quartier plus huppé qu’elle se serait installée.

« Aussi, je connais la limite aux prix qu’on peut exiger de la part des clients. »

Et la patronne de marteler qu’il « reste des valeurs sûres à Montréal, rue Saint-Denis ou ailleurs. Il faut les garder. Conserver le caractère particulier de la ville, qui passe par ses magasins, ses restos, ses habitations de charme, ses escaliers… »

Et Arthur ?

Pourquoi donc avoir choisi un nom apparenté au sien mais qui présente une graphie différente ?

La réponse de Mme Cantin se lit dans le petit livre La maison comme une histoire, publié à l’occasion du 30e anniversaire de la boutique et qui contient plusieurs témoignages de personnalités connues provenant de divers horizons…

« Arthur n’est ni mon mari, ni mon père et encore moins mon grand-père ! Je suis issue d’une famille de commerçants et ma mère m’avait conseillé, au cas où les affaires tourneraient mal, de ne pas appeler le magasin par mon propre nom. J’ai donc choisi un prénom que j’aimais. »

Tout simplement.