Faire soi-même sa boule de Noël

Sophie Suraniti Collaboration spéciale
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Ma-gni-fi-que, cette boule de Noël ! Où l’as-tu achetée ? Bin… en fait, c’est moi qui l’ai faite. J’ai soufflé dans une canne de verrier. Voir cette rougeoyante et joufflue goutte extirpée du four, se ballonner en vous vidant les poumons a de quoi vous faire écarquiller les yeux  ! En prévision des fêtes de fin d’année, l’Espace VERRE vous convie à venir souffler vos propres boules et, de ce fait, à découvrir un métier d’art tout feu tout flammes.

L’expérience « boule de Noël » elle-même se boucle en une quinzaine de minutes. C’est qu’il faut agir relativement vite entre la masse mielleuse que Marc-André Fontaine enroule tel un suçon autour de sa canne (le souffleur de verre utilise une canne pour aller « cueiller » du verre dans la fournaise), le choix des motifs (effet marbré, tacheté, en spirale…) et des couleurs (idéalement un mélange de couleurs opaques et transparentes), l’intensité du souffle à réguler (on ne souffle pas comme un damné dans la canne, sorte de longue sarbacane en acier — ici, munie d’un embout en plastique pour des questions d’hygiène) et la finale majestueuse lorsque le verrier coupe l’incandescente virgule finale qui servira d’accroche à la boule.

En amont, la mise en place de cet atelier « récréatif » a demandé pour ce technicien chevronné plusieurs heures de préparatifs, comme la mise en branle de l’appareillage, notamment la fournaise, pièce emblématique qui en impose par sa chaleur. Sans compter les heures d’essais et erreurs que Marc-André a consacrées à sa formation avant de pouvoir en montrer aujourd’hui l’effet spectacle. Une gestuelle qui remonte tout de même à plus de trois mille ans ! Pfiou. Il fait chaud, près du four.

Dompter une matière qui ne se laisse faire qu’à 1200 °C. Jouer avec le feu. L’ironie du lieu est que cet Espace VERRE niche dans une ancienne caserne de pompiers de 1912, la n° 21 ! Tout autour, la zone d’activités a bien changé. Mais malgré la poussée spectaculaire du nouveau Griffintown qui s’érige au loin, ce centre entièrement dédié aux arts et métiers du verre fait toujours le pont entre passé et actualité à l’abri des géantissimes silos Farine Five Roses aux abords du bassin Peel.

Entre l’Europe et l’Amérique

À l’étage, la galerie-boutique permet d’admirer ce qui se fait aujourd’hui au Québec, que ce soit une production commerciale (un modèle répliqué en plusieurs exemplaires, avec une façon de faire toutefois unique) ou une production artistique (une seule oeuvre, exposée). Pâte de verre, verre à froid, verre coulé dans le sable, thermoformage, chalumeau (ou façonnage à la flamme)… Les techniques sont variées, souvent combinées ; les approches artistiques le sont tout autant. Le « Québec verre » a d’ailleurs cette particularité d’être à la croisée de deux démarches artistiques.

« C’est ce qui nous distingue des autres métiers d’art : cette rencontre entre deux cultures, deux approches différentes. D’un côté, l’approche européenne plus portée sur le compagnonnage, au service de l’industrie du cristal ; de l’autre, l’approche américaine, plus artistique, plus individuelle. C’est pourquoi notre galerie expose à la fois des pièces de production commerciale et des pièces d’expression sculpturale », commente Christian Poulin, directeur général de l’Espace VERRE.

Cette double approche constitue le terreau même sur lequel repose cette école-atelier-centre créée officiellement en 1983 par deux maîtres verriers, Ronald Labelle et François Houdé, décédé en 1993. « Sans oublier l’apport de Gilles Désaulniers, l’un des premiers à s’intéresser au verre à partir des années 1970 », souligne Christian Poulin. Après des études à Strasbourg, celui-ci a fait venir à Trois-Rivières le verrier français Claude Morin, qui anime en 1976 le premier stage de verre soufflé au Québec ; Ronald Labelle y participe. De son côté, François Houdé a mené une carrière plus américaine, après avoir suivi une formation en Ontario, puis dans l’Illinois. « Ronald s’est inspiré de la France, François des États-Unis ! » renchérit le directeur de l’Espace VERRE.

 

Une relève féminine

Cette double démarche artistique se retrouve aussi dans le programme de formation que l’Espace VERRE offre dans le cadre des cours de spécialisation du diplôme d’études collégiales (DEC) en métiers d’art, option verre, en collaboration avec l’Institut des métiers d’art et le cégep du Vieux Montréal. De la galerie-boutique, grâce à une fenestration prévue pour, le regard peut plonger dans les entrailles du grand atelier de verre à chaud situé au rez-de-chaussée. On y voit les artisans verriers en devenir ou ceux déjà établis en pleine activité sur leur banc flanqué de part et d’autre d’une barre métallique horizontale sur laquelle ils posent leur canne pour modeler la matière en fusion. Sur le sol brut, quelques objets dont certains semblent sortis de l’époque médiévale. Comme cette grosse louche en bois appelée mailloche, qui sert à façonner et refroidir en surface la boule de verre en fusion que le souffleur a cueillé au bout de sa canne (oui, du verbe cueiller et non cueillir !).

Combien sont-ils à choisir ce métier d’art ? Depuis la création en 1989 du DEC, environ 160 filles et garçons ont obtenu leur diplôme du Centre des métiers du verre du Québec Espace VERRE. Les cohortes comptent en moyenne six à sept étudiants par année. Sur ces 160, à peu près la moitié exerce encore aujourd’hui comme travailleur autonome (artisans, créateurs et entrepreneurs). « C’est tout de même encourageant comparé à d’autres domaines artistiques. Beaucoup de nos finissants sont des femmes qui font à un moment donné des pauses (bébés notamment) dans leur carrière. Mais cela varie beaucoup dans le temps. La verrerie artistique compte plus de femmes que d’hommes ; les hommes se dirigeant plus vers la production commerciale », explique Édith Deschênes, responsable des communications et du marketing de l’Espace VERRE.

L’idée derrière les ateliers grand public que propose l’Espace VERRE, comme celui spécial boule de Noël, est de montrer tout ce qui se fait ici : la formation (le DEC et le programme Fusion, qui permet aux finissants de démarrer leur carrière), le perfectionnement pour les professionnels, la location des ateliers et des équipements, la mise en marché et la promotion de l’art verrier à travers des cours d’initiation offerts à l’année, l’exposition et la vente d’objets ou de produits spécialisés, l’organisation de congrès, le centre de documentation, etc. Autant de casquettes endossées pour inciter la relève (qui sait si votre fillette ou fiston ne consacrera pas son souffle à ce métier ? !) et apporter un peu de sous à la fournaise (faire tourner un atelier de verre soufflé coûte cher). « Toute cette palette de services nous permet l’éclosion du métier », conclut Christian Poulin. Et notre sapin a besoin de boules. De belles boules en verre soufflé. Uniques.

Horaire des ateliers

Pour petits (à partir de trois ans, accompagnés) et grands. 30 $ + taxes par boule. Prévoir une cueillette des boules quelques jours plus tard, car le verre, un liquide solidifié, a besoin d’être cuit plusieurs heures, puis refroidi tranquillement. Réservation obligatoire et inscription au 514 933-6849 Espace VERRE 1200, rue Mill, Montréal | espaceverre.qc.ca