La rénovation, cet indicateur économique méconnu

Sophie Suraniti Collaboration spéciale
Photo: Source Statistique Canada 2014

Ce texte fait partie du cahier spécial Habitation

Le secteur de la rénovation au Québec, on en parle peu, comparativement à celui de la construction. Pourtant, 2014 et 2015 témoignent d’une belle vitalité. La dernière mesure incitative, le crédit d’impôt LogiRénov de Revenu Québec, y est pour beaucoup. Un coup de pouce fiscal qui a pris fin cet été.

Pour Georges Lambert, économiste à l’Association des professionnels de la construction et de l’habitation du Québec (APCHQ), il est clair que ce type de mesure a permis de doper le marché de la rénovation, un indicateur économique sous-estimé. « À l’APCHQ, ce qui nous frappe depuis quelques années, c’est le fait que les médias vont surtout parler de sujets pour lesquels certaines données sont régulièrement publiées. Comme la revente des maisons, la progression du prix des habitations, le nombre de mises en chantier… À la lecture de ces données, un lien est établi avec la bonne santé de l’économie, la confiance des consommateurs. Le secteur de la construction est plus vu et visible. C’est la pointe de l’iceberg. Celui de la rénovation attire peu l’attention en raison du manque d’indicateurs publiés. La rénovation est abordée sous un angle individuel, côté “usager”, et non comme un indicateur économique. Or, il s’agit d’une activité une fois et demie plus importante que celle de la construction ! » constate M. Lambert.

2014 et 2015 : deux belles années

En effet, le poids de la rénovation dans l’activité économique est loin d’être négligeable ! En mars 2015, Statistique Canada annonçait que le montant des investissements en rénovation pour l’année 2014 au Québec s’élevait à un peu plus de 12 milliards de dollars. Sachant que l’activité totale pour le secteur de l’habitation a frôlé les 26 milliards de dollars, toujours pour 2014, cela représente 46 %. Et si l’on y ajoute les chiffres concernant la réparation et l’entretien du parc d’habitations (traités à part pour des raisons économiques : la rénovation renvoyant à un investissement, une amélioration de la valeur d’un actif, tandis que la réparation et l’entretien visent à maintenir la valeur d’un actif), on monte à 61 %. Un chiffre qui dépasse largement celui du secteur de la construction neuve.

Compilation régionale, une nouveauté

Afin de déterminer où se passe cette activité économique, l’APCHQ a décidé de faire ressortir les données économiques par régions. Des données qu’elle collecte grâce à son réseau de bureaux régionaux. « Fréquemment, de manière anecdotique, nos membres sur le terrain [entrepreneurs] nous rapportaient : “On fait moins de maisons, mais on est bien occupés par la réno !” » confie M. Lambert. Aussi l’association s’est-elle lancée dans la compilation de données régionales ; notamment, la répartition des dépenses consacrées aux rénovations. Tous ces chiffres colligés ne permettent pas de profiler les ménages types qui se lancent dans des travaux de rénovation. Il faudrait les combiner à des données sociologiques (revenus, taille de la cellule familiale, etc.). Mais ils éclairent sur des points comme l’âge moyen du parc d’habitations, le nombre de permis délivrés. « On prend juste acte d’où a lieu la croissance rétroactive », précise l’économiste.

L’effet crédit d’impôt

Si la poussée des activités de rénovation s’avère plus importante dans certaines régions pour 2013 et 2014 — comme en Abitibi (+ 10 %), au Saguenay et Bois-Francs (+ 9 %) ou en Outaouais (+ 7 %) —, c’est à corréler avec l’annonce en octobre 2013 du crédit d’impôt ÉcoRénov (des travaux à visée écoresponsable), suivie de celle de LogiRénov en avril 2014. « Il y a toujours un délai avant que l’engouement ne se manifeste. Mais ces deux mesures ont encouragé la reprise économique. » Mais pourquoi la poussée est-elle plus forte dans certaines régions ? En raison de la valeur des permis en rénovation qui varie d’une région à l’autre et de la valeur foncière du stock de logements. « On s’est rendu compte que l’impact des crédits d’impôt se déclinait en quatre niveaux : cela encourage les ménages à se lancer dans des travaux ; cela les incite à choisir des professionnels qualifiés ; les dépenses sont généralement plus élevées (une moyenne de 6000 $) et les travaux sont avancés », explique M. Lambert.

Plus de locataires, donc moins de rénos ?

Toutefois, la rénovation est plus le fait des propriétaires-occupants. Rappelons que 61 % des ménages québécois sont propriétaires de leur logement — la moyenne canadienne étant de 70 % —, le Québec étant le dernier de sa classe. Or, le marché vire vers plus de locatifs (sans oublier qu’entre les deux il y a la colocation)… Conséquences ? Les propriétaires qui possèdent des logements à revenus ont tendance à rénover avec parcimonie, car ils ne peuvent pas refiler la facture des rénovations à leurs locataires comme ils le souhaitent (la Régie du logement veillant à cela). Dans ce contexte précis, la rénovation s’apparente plus à un maintien à niveau de l’existant.

En 2016, le soufflé risque de retomber…

Pour les investissements dans le secteur de la rénovation, Georges Lambert s’attend en effet à un retour de croissance moins vigoureux, comparable à celui des dix dernières années : aux alentours de 5 %. Bien entendu, l’APCHQ prêche dès qu’elle le peut (lors de recommandations officielles auprès des instances concernées) pour la mise en place d’un crédit d’impôt à la rénovation permanent. D’autant plus que des besoins, autres que le classique changement de portes et de fenêtres, vont rapidement s’imposer aux propriétaires, occupants ou pas : faire évoluer les habitations en raison du vieillissement (accéléré) — les Québécois de 65 ans et plus atteindront 20 % de la population en 2020 ! De quoi rénover des cuisines, des salles de bain, installer des rampes d’accès…