Révolution verte en la demeure

Assïa Kettani Collaboration spéciale
L’emplacement des fenêtres tient compte du positionnement du soleil.
Photo: Mike Reynolds L’emplacement des fenêtres tient compte du positionnement du soleil.

Ce texte fait partie du cahier spécial Habitation

L’organisme Écohabitation vient d’inaugurer un projet immobilier pas comme les autres : la maison Edelweiss, située à Wakefield en Outaouais, un modèle en matière de construction écoénergétique et un projet pionnier à bien des égards.

Selon Emmanuel Cosgrove, directeur-fondateur de l’organisme Écohabitation, spécialisé dans le secteur de l’habitation écologique, la maison Edelweiss a été, de sa conception au printemps 2014 à son inauguration officielle le 9 octobre dernier, un véritable « terrain de jeu », un projet-laboratoire à travers lequel l’équipe a poussé au-delà des attentes la conception durable et écologique. Et ce, en se dotant d’un handicap de départ assez lourd. « Nous sommes partis du pire scénario imaginable » : une maison unifamiliale mal située, loin d’un centre urbain et de tout accès aux transports en commun. Et malgré cette situation de départ problématique, réussir à décrocher la certification la plus exigeante qui soit : la certification LEED Platine, ainsi que la toute nouvelle certification LEED v4, ce qui en fait la première habitation au pays et la deuxième au monde à avoir obtenu cette certification.

La maison n’est pas à vendre, conformément au modus operandi de l’organisme dont la mission est essentiellement pédagogique. Elle est en revanche ouverte aux visites pour des ateliers-formations destinés aux professionnels et aux particuliers. Et pour les plus curieux, elle est aussi disponible à la location à court terme pour « voir ce que c’est que de séjourner dans une maison hyperperformante ».

Conçue dans la philosophie des maisons passives, selon la certification allemande Passivhaus, elle affiche au premier plan une isolation exceptionnelle : une charpente traditionnelle avec isolation en laine de roche dans les cavités, doublée de 8 pouces d’isolant rigide en laine de roche à l’extérieur de l’ossature, ainsi que des fenêtres triple vitrage. À tel point que l’équipe a fait le pari du zéro chauffage, et ce, au coeur de l’hiver québécois. « Au-delà de l’isolation et de l’absence de fuite d’air, une maison passive comporte une majorité d’ouvertures, portes et fenêtres, côté sud, ce qui permet aux rayons du soleil d’entrer et de chauffer l’espace. » Nul besoin de système de chauffage coûteux ni de technologies sophistiquées pour réussir l’exploit (aucun panneau solaire n’est d’ailleurs intégré au bâtiment), lorsqu’on se fie à un type d’architecture dont on a malheureusement oublié les bases. « Nos ancêtres pratiquaient le solaire passif à travers le monde. Après l’âge des énergies fossiles, on revient à la source et on essaie de faire de l’architecture post-âge fossile archaïque, qui tient compte tout simplement du positionnement du soleil et qui met les fenêtres au bon endroit. »

L’équipe a aussi opté pour des dimensions modestes afin de relever le défi. Au total, bien qu’elle comporte 4 chambres, la maison fait 60 % de la taille d’une maison neuve moyenne, avec 1550 pieds carrés. Un choix intelligent, avance Emmanuel Cosgrove, à l’heure où les citoyens ont tendance à faire construire des maisons de plus en plus spacieuses, dont les coûts de chauffage explosent.

Les besoins énergétiques de la maison sont par ailleurs réduits à tous les niveaux. Le chauffe-eau et le chauffage d’appoint sont propulsés par thermopompe, « un système peu dispendieux et presque trois fois plus efficace qu’une plinthe électrique », si bien que la maison consomme le quart de l’énergie d’une maison neuve traditionnelle. L’eau est également réduite à la source grâce à des robinets, douches et toilettes à faible débit, pour atteindre une économie estimée à 13 000 litres par mois, soit 60 % de moins qu’une maison construite selon le Code de construction du Québec.

Du côté des matériaux, le choix s’est porté sur les matériaux sains à impact écologique faible. Le gypse synthétique CGC est fabriqué au Québec et composé de matières recyclées post-industrielles. Le béton de la dalle de fondation est fait de matière recyclée à 50 % plutôt que de ciment Portland vierge, « un matériau assez polluant dans l’industrie ». Les planchers sont en liège, « importé mais renouvelable », et la maison est munie d’un toit vert, un choix « extrêmement durable ». Les comptoirs de cuisine sont faits de porcelaine récupérée : tasses, assiettes, miroirs cassés, soit 75 % de matière post-consommation, composent le quartz de l’îlot. Quant aux COV, ils ont été bannis de l’ensemble de la construction, au profit de peintures naturelles et d’armoires de cuisine en contreplaqué sans formaldéhyde avec colle à base de soya.

Au-delà de la pureté des matériaux, la démarche accorde une place importante à l’histoire et à l’économie locales. Ainsi, les plafonds sont faits en bois de drave centenaire récupéré au fond de la rivière des Outaouais. De même, le bois utilisé pour les murs, le revêtement extérieur et la charpente est certifié FSC, garantissant une gestion durable des forêts et un bon impact économique et social. « La gestion des forêts, les besoins économiques des communautés, les droits des autochtones sont pris en compte dans la construction du projet. » Le carrelage de la salle de bain est fait de la « seule ardoise extraite et transformée au Québec : l’ardoise Glendyne provenant du Bas-Saint-Laurent. Une industrie presque disparue au Québec, précise-t-il, dont nous voulions démontrer la valeur ».

Pour pallier sa situation géographique, la maison est équipée d’une borne de recharge pour voiture électrique. Un choix qui permet de réduire drastiquement l’impact écologique de la maisonnée : selon les estimations, on peut propulser un véhicule électrique, chauffer la maison et répondre aux besoins énergétiques d’une famille de cinq en générant le quinzième des GES d’un véhicule normal. Mais loin de lui l’ambition de promouvoir l’électrification des transports. « Pour Écohabitation, la voiture n’a pas sa place dans une vision de développement durable. Mais en matière de stratégie d’énergie, on considère que c’est une solution pour les régions périphériques. »

Un luxe, une maison écologique ? Pas forcément, insiste Emmanuel Cosgrove. Sans système de chauffage ou de ventilation sophistiqué, le coût de construction d’Edelweiss se situe aux alentours de 160 $ le pied carré, soit un peu moins de 250 000 $ en tout. Avec les frais connexes de terrain, d’excavation, d’installation de puits et de système d’épuration des eaux, le coût global atteint 345 000 $. « Un budget considéré comme abordable pour une famille québécoise à revenu moyen. » Bien sûr, l’isolation optimale d’une habitation représente une dépense supplémentaire. « Mais c’est un investissement boomerang, poursuit-il, puisque l’argent finit par revenir dans les poches du propriétaire avec des dépenses en énergie quasi nulles. » Avec 24 kWh par jour, soit 2,30 $, transport compris, Emmanuel Cosgrove entend bien promouvoir la rentabilité d’une habitation écologique.

Pari réussi, donc, pour l’équipe d’Écohabitation, qui parvient à « rappeler les citoyens à l’ordre » en prouvant qu’un design soigneusement pensé et des matériaux bien choisis peuvent donner une habitation saine, durable et respectueuse de l’environnement, et ce, sans se ruiner.

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