Comment naissent les tendances? Quelles sont les influences?

Sophie Suraniti Collaboration spéciale
«On essaie de comprendre comment la créativité peut être sollicitée, se développer au sein d’un espace de travail commun, où le collectif et l’individuel cohabitent, se répondent. » Photo du centre médical Alexandre.
Photo: Adrien Williams «On essaie de comprendre comment la créativité peut être sollicitée, se développer au sein d’un espace de travail commun, où le collectif et l’individuel cohabitent, se répondent. » Photo du centre médical Alexandre.

Ce texte fait partie du cahier spécial Habitation

Pour le designer Jean de Lessard, qui a notamment signé à Montréal les bureaux de l’agence publicitaire Upperkut, le restaurant japonais Kinoya, ou encore la poissonnerie Némeau à Québec, « si on essaie de comprendre d’où naissent les tendances en design, je dirais qu’elles naissent des rapports économiques et des moyens que les gens ont pour cohabiter ».

Études sur les pratiques managériales, portraits sociodémographiques, analyses des systèmes politiques, économie de marché, littérature, concerts de musique… Pour ce designer originaire de la Beauce qui a commencé sa carrière très jeune (d’abord comme technicien en architecture, puis rapidement à titre de designer d’intérieur), tout y passe, ou presque ! Il arrive même à Jean de se plonger dans des thèses de doctorat pour essayer de trouver des éléments de réponse. Car les questions auxquelles se frottent les designers pour certains projets sont loin d’être simplistes. Comment faire pour que les gens soient plus créatifs à l’intérieur d’une entreprise ? Dans quels espaces, individuels et collectifs, la créativité s’exprime-t-elle le mieux ? Effectivement… Alors, on fouille, on farfouille dans le corpus de connaissances qui nous entoure et on questionne des spécialistes de tout horizon afin de plonger jusqu’à ce qu’une réponse en émerge. Et un design.

Mobilité

« Après des millions de pieds carrés réalisés, principalement pour le secteur commercial, je crois que le stade où est rendu mon processus de réflexion bouscule ce qui se fait actuellement », concède Jean de Lessard. Car tout client qui pose ce genre de question doit être capable d’entendre une réponse qui ne sera pas forcément celle attendue. Pour qu’un design parvienne à stimuler la créativité et l’innovation des travailleurs au sein d’une entreprise, cela nécessite de comprendre la société dans laquelle on vit, de voir comment les générations actuelles et futures (notamment la génération C qui s’en vient à grands coups de réseaux sociaux) s’accaparent les lieux, les transforment. Comme nous l’avons relevé dans le cadre de nos précédentes entrevues, le designer d’intérieur doit en effet avoir une attitude empathique : être proche des gens pour comprendre la façon dont ils évoluent dans un environnement ; être capable de s’adapter à des situations complexes, changeantes. « Certains clients me disent : “Ma clientèle vieillit, j’ai besoin de la renouveler.” » Bam.

High-tech

Selon Jean de Lessard, les courants en design d’intérieur empruntent donc les mêmes chemins que ceux des changements sociaux en cours ou à venir ; des valeurs et des attitudes des différentes générations au travail ; de l’effet accélérateur des réseaux sociaux sur les interactions entre individus. Sans oublier le design d’objet toujours inspirant, les variations des codes décoratifs (avec leur profil cyclique comme dans la mode), les avancées technologiques tels l’impression 3D ou les bracelets à DEL de la compagnie montréalaise PixMob qui changent de couleur en rythme avec la musique, l’éclairage ou les mouvements lors d’un concert de musique. Le designer qui se démarque par son style éclaté se dit alors que l’espace devrait vibrer autant qu’une salle de concert dotée de cette technologie ! Bien sûr, il faut aussi puiser du côté de concepteurs marquants comme Glenn Murcutt, architecte australien qui parvient à changer le rapport entre l’être humain et son environnement sans pour autant que ses projets coûtent les yeux de la tête. Ou du côté de l’architecte américain Steven Holl qui couche littéralement ses gratte-ciel pour en créer des horizontaux. Ces architectes réfléchissent beaucoup sur le rapport humain.

Chaos

L’humain. Encore lui. Une fois de plus au coeur du processus créatif. « Dans le processus de créativité, la notion de chaos est extrêmement importante. Je me mets à lire beaucoup là-dessus. » Jean, dans le cadre de ses recherches et réalisations en cours, est arrivé à ce constat : « On ne tente plus de faire boom, on tente de faire presque humain. Mon désir serait de prendre les individus (installés dans un système hyper capitaliste) et de les amener à devenir libres à l’intérieur de l’espace. Libres en matière de réflexion. Finalement, j’attends que l’espace devienne modulable de manière exceptionnelle. On ne cherche plus nous-mêmes [les designers d’intérieur] à devenir créatifs. On essaie de comprendre comment la créativité peut être sollicitée, se développer au sein d’un espace de travail commun, où le collectif et l’individuel cohabitent, se répondent. » En somme, les individus prennent le contrôle. Ce n’est plus le designer. « Je veux que les gens se promènent librement dans l’espace. Avec du chaos. Car il faut du chaos pour s’assurer que tout n’est pas parfait. »

*À lire ou relire, notre série sur le métier de designer d’intérieur :