Pas de contrat, pas de projet!

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Après avoir remis en contexte le métier d’hier à aujourd’hui, Le Devoir poursuit sa série sur le design d’intérieur en plongeant cette fois dans le vif du sujet. Du concret. On aime ! Mais, avant de se lancer… pensons CONTRAT. Un beau contrat bien détaillé dans lequel chacun, prestataire du service et client, va s’y retrouver.

Cela vous est sans doute déjà arrivé. Vous visitez la nouvelle cuisine d’amis de vos amis flambant neuve, superéquipée itou. Sauf que. Au-delà des beaux volumes, du comptoir immense au revêtement marbré, il faut traverser la pièce au complet afin de pouvoir ranger bols et assiettes sortis du lave-vaisselle. Et, tandis que vous sirotez un verre, assis sur une chaise de bar dernier cri, vos genoux s’écrabouillent un tantinet contre le bloc de l’îlot central. Hum. Si les amis de vos amis avaient fait appel à un designer d’intérieur, l’espace de vie aurait collé non seulement à leurs desiderata sur le plan décoratif, mais, et surtout, l’environnement créé aurait été fonctionnel, réfléchi de bout en bout : aires de circulation, hauteurs des murs et du mobilier, éclairage, durabilité des matériaux, acoustique… Oui, le designer a été formé pour penser à tout !

Toutefois, ce spécialiste de l’aménagement intérieur doit savoir où commence et où s’achève son intervention. Peu importe la nature du projet, résidentielle ou commerciale. En fait, comme le spécifie Johanne Denis, présidente de l’Association professionnelle des designers d’intérieur du Québec (APDIQ), le designer a le devoir de ne pas exécuter des services en dehors de son champ de compétence, d’alerter son client en cas d’impacts majeurs qu’engendreraient certains choix ou travaux, de ne pas servir ses propres intérêts avant ceux de ses clients (pas de ristourne auprès de tel fournisseur) et de s’entourer d’intervenants (architecte, acousticien, ingénieur en structure…) selon les besoins et la complexité du projet. Ce cadre d’intervention et de non-intervention est décrit dans le code de déontologie, datant de 2003, dont s’est dotée l’association, tout comme d’autres outils encadrant l’exercice de la profession, à savoir l’assurance responsabilité professionnelle, qui protège le designer et le client en cas de faute ou de poursuite, ainsi que le suivi d’un programme de formation continue. Tous deux obligatoires. Rappelons-le, l’association délivre une certification (la marque Designer d’intérieur certifié APDIQ®) et non un titre (il ne s’agit pas d’un ordre professionnel, mais l’association s’est structurée comme tel).

Mais revenons au contrat, soit l’étape zéro du projet — après que la relation de confiance designer-client est établie ! Tout doit y être décrit clairement, précisément : « Voici les services que je vais vous rendre. » Comme le nombre de rencontres et les durées prévues, le nombre de plans présentés et révisés, les conseils pour l’achat de matériaux, d’accessoires et de biens meubles, etc. S’attarder sur la rédaction de chacune des phases, notamment celles en amont (étude et analyse des besoins), évitera d’éventuelles chicanes. Difficile, en effet, de réclamer des honoraires lorsque des tâches sont omises ou élusives ! Il faut aussi aviser le client des dépassements éventuels, après tel ajout, par rapport à la demande initiale — un client qui vous demande par exemple de donner des plans supplémentaires, de l’accompagner pour magasiner… Le contrat doit délimiter les paramètres et les conditions dans lesquels le projet va se faire. Donc, pas de contrat à la va-vite où seuls trônent une adresse, un titre évasif et une somme globale !

Parler d’argent met souvent mal à l’aise. Alors, autant régler l’affaire de suite, afin d’instaurer une collaboration saine ! La demande d’un dépôt de 25 à 30 % avant le démarrage d’un projet pour une entreprise privée ou une résidence se révèle être aujourd’hui une pratique courante dans la profession. « Cela protège, donne du sérieux et engage les parties », confirme Johanne Denis, designer depuis 32 ans qui est à la tête de son entreprise depuis 20 ans. « Quand je fais une estimation budgétaire, par exemple pour une cuisine, je mets tout dedans, même ce qui ne relève pas de mon intervention, comme le prix des électroménagers, la céramique, la peinture. Cela évite les mauvaises surprises pour mon client, qui sait exactement combien coûtent mes services. Je vends la partie “ plate ” dès le départ (le contrat), mais, ensuite, place au fun, à savoir la réflexion sur le concept, la création de l’espace de vie ! »

Car le grand classique des plaintes, principalement des manquements et non des fautes graves (ouf !), concerne les histoires… d’argent. Un contrat mal écrit ou rédigé avec une envolée sur les honoraires, que chaque partie va interpréter à sa manière, est l’exemple typique. Imaginez le grand vide (juridique) avec un contrat purement verbal ! Un autre manquement est celui du service fourni par un intervenant qui est finalement différent de celui prévu initialement… et qui ne plaît pas ou ne correspond pas au client. Le designer qui engage un sous-traitant ou une tierce personne doit le spécifier dans le contrat et aviser en cas de changement ! En principe, les designers ne vendent que des honoraires professionnels. Mais il est fréquent qu’ils aident leurs clients à faire des choix parmi des soumissions reçues. Ils peuvent vendre des meubles, à condition de souscrire à des assurances spéciales. « Pour ma part, je vends le moins de choses possible afin de rester neutre, confie Johanne Denis. Le designer doit prouver qu’il n’y a pas de conflit d’intérêts. Lorsqu’il décide d’engager du monde, de vendre de tout, c’est à ce moment que les soucis peuvent poindre. » Les projets problématiques sont en effet ceux qui visent le fameux objectif clés en main. Le monde aime ça, mais gare aux complications ! À moins d’avoir bien pensé… au contrat.