«Préserver son urbanisme, c’est préserver son identité»

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Historiquement, l’arrondissement de Rosemont disposait d’un patrimoine incontournable.
Photo: François Pesant Le Devoir Historiquement, l’arrondissement de Rosemont disposait d’un patrimoine incontournable.

Ce texte fait partie du cahier spécial Habitation

Même s’il concède que le maire Croteau est particulièrement sensible à cette problématique, David B. Hanna, professeur de géographie urbaine à l’UQAM, prévient que, faute de volonté politique, les particularismes du patrimoine urbain disparaissent à vitesse grand V dans l’arrondissement de Rosemont–La Petite-Patrie. Seuls les bâtiments industriels bénéficient d’une meilleure préservation.

« Je vis rue Casgrain, dans l’arrondissement de Rosemont, depuis deux ans et j’en ai vu des pertes, raconte le professeur Hanna. C’est invraisemblable. Ma rue est en train de se transformer en une série de cubes insipides. Alors que Dieu sait qu’il y avait des beautés par ici ! »

Historiquement, l’arrondissement disposait d’un patrimoine incontournable, estime celui qui dispense depuis plus de 30 ans un cours grand public sur la rénovation des habitations montréalaises, pour le compte d’Héritage Montréal. La qualité de ses parapets est exceptionnelle. Les corniches, les plâtres à l’intérieur, les vitraux, la brique : autant d’éléments qui, selon lui, donnent du cachet au quartier.

« Les boiseries extérieures étaient merveilleusement sculptées, complète-t-il. Elles reprenaient les symboles des carnavals d’hiver de la fin du XIXe siècle. Elles avaient aussi les influences très baroques qu’on trouve dans nos églises. Tout ça disparaît quotidiennement. C’est maintenant qu’il faut agir, prévient-il. Dans 20 ans, ce sera fini, tout aura disparu. Il y a un mouvement de défense du patrimoine, il y a aussi une ouverture de la part de la municipalité, le maire Croteau s’intéresse au dossier, il est au courant du problème. Mais il faut sans cesse pousser, en parler et agir. »

En cause, selon lui, le manque de sensibilisation des propriétaires, mais surtout, surtout, le manque de normes, donc la mainmise des promoteurs sur la rénovation résidentielle.

 

« Le patrimoine, ils s’en fichent bien, accuse-t-il. Ils vont à l’essentiel. Ils arrivent, ils regardent, et la première chose qu’ils enlèvent, ce sont les boiseries extérieures. Puis, les vitraux, parce que, supposément, ça donne des fuites d’air. Alors, on les remplace par des fenêtres en aluminium plutôt que de calfeutrer. On enlève des colonnes sculptées ou des moulures parce qu’elles gênent pour remanier une pièce. C’est déplorable, c’est tout ça qui donne du caractère à une maison. Si vous voyiez tous les vitraux art déco qu’on retrouve dans les vidanges ! Il y a beaucoup d’insouciance à Montréal et ça nous coûte cher. Les villes qui s’occupent bien d’elles rehaussent leur patrimoine. C’est un véritable vecteur économique, en matière de tourisme, mais aussi parce que les gens instruits aiment vivre dans une ville qui fait attention à elle. Boston, Toronto, Albany, Philadelphie sont des municipalités qui l’ont bien compris et qui font bien mieux que nous sur ce terrain. »

David B. Hanna nuance cependant son propos, concédant que les propriétaires sont de plus en plus conscients de l’importance de préserver la valeur historique de leur bien. Alors que ses cours étaient suivis à très grande majorité par des anglophones dans les années 1980 et 1990, il avoue que, depuis le tournant des années 2000, les francophones sont devenus majoritaires.

« J’invite les propriétaires à venir avec des photos de leur maison, explique-t-il. À partir de ça, je leur raconte l’histoire de leur demeure. J’allume des lumières dans leurs yeux ! Ils découvrent qu’ils ont de véritables petits trésors cachés dans leur intérieur. Le problème, c’est que, pour pouvoir stopper net le rouleau compresseur de l’uniformisation, ce sont les promoteurs immobiliers qui devraient suivre mes cours… Mais eux, je ne les vois jamais. Ça ne les intéresse pas. »

Une situation d’autant plus regrettable que M. Hanna affirme que le savoir-faire n’a pas disparu. Au contraire, la nouvelle génération de jeunes artisans serait beaucoup plus sensibilisée à la préservation du patrimoine.

« Je ne vous aurais pas tenu le même discours il y a 20 ans, souligne-t-il. Mais beaucoup de vieux artisans ont pris leur retraite et ceux qui reprennent leurs entreprises sont bien plus habiles et mieux formés. La preuve, lorsqu’un projet immobilier tient compte de la préservation du patrimoine, il est en général très bien rénové. »

C’est le cas notamment du patrimoine industriel, largement présent sur le territoire de Rosemont. De plus en plus d’usines sont transformées en immeubles à condos.

« Ces projets font généralement appel à des architectes, parce qu’il faut tout repenser, explique le professeur. Et eux, contrairement aux promoteurs, ils font leur maximum pour préserver au moins la façade extérieure. C’est tellement important dans un quartier. Les gens ont grandi à côté. Ils connaissent le bâtiment et continuent à l’appeler du nom de l’usine. C’est le symbole d’une époque. En détruire la façade serait un très grand vide. À l’intérieur, on est bien obligé de remanier l’espace, puisqu’il y a un changement de fonction. Mais, bien souvent, les architectes font en sorte de préserver le cachet industriel. Les murs de brique, les colonnes en fonte, les poutres en bois ou en métal. C’est d’ailleurs très recherché par les propriétaires. »

La preuve, donc, que lorsqu’on veut on peut. Alors, M. Hanna se prend à rêver qu’on veuille un peu plus, afin de rendre à Montréal ses quartiers de noblesse. Parce qu’une ville ne s’urbanise pas au hasard, mais bien en fonction de ses besoins. Et que chacun de ses particularismes a une signification historique.

« Prenons les balcons avant, si typiques de notre ville, à Rosemont comme ailleurs, conclut-il. Ils sont apparus parce qu’il fallait protéger la porte d’entrée contre les tempêtes de neige. Et, puisqu’ils étaient là, on y a installé des fauteuils et on a commencé à se parler entre voisins. C’est ce qui fait que Montréal est particulièrement convivial. Chaque ville a sa propre identité. Et préserver son urbanisme, c’est préserver cette identité. »

La série 2015 des cours de rénovation résidentielle d’Héritage Montréal débute le 19 mars. Renseignements: www.heritagemontreal.org, 514-286-2662, poste 21.

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