Changer d’heure

Assïa Kettani Collaboration spéciale
Photo: Joseph Emil Design

Ce texte fait partie du cahier spécial Habitation - Novembre 2014

Près du village de Saint-Eugène, à la frontière entre l’Ontario et le Québec, Joseph Émil Turcotte a conçu lui-même son atelier d’ébénisterie : 1000 pieds carrés, en pleine campagne, à l’écart de toute agitation. Il y crée des meubles taillés dans l’érable ou le noyer, le jatoba ou l’amarante, qui ont ceci en commun qu’ils sont tous uniques : des pièces conçues sur mesure pour un espace, une ambiance, un salon, dans un style qui échappe à toute école de pensée.

Sociologue de formation, directeur d’une entreprise de recherche marketing dans le domaine de la santé, Joseph Émil Turcotte avait 48 ans lorsqu’il a troqué le bureau contre l’atelier, la pression contre la création et les rencontres d’affaires contre la solitude. Ce qui n’était alors qu’un passe-temps, longtemps gardé sous le coude, est devenu sa deuxième carrière. « Je faisais des meubles pour la famille ou des amis. On me répétait souvent que je devais me lancer là-dedans… On peut passer toute sa vie à rêver sans jamais oser. Mais, avec le temps, le naturel remonte. » Et, il y a cinq ans, il a franchi le pas.

Autodidacte, il a géré lui-même son apprentissage, s’abreuvant en solitaire auprès des maîtres : l’Américain Garrett Hack, les Canadiens Michael C. Fortune et Adrian Ferrazzutti. Et sa main, il l’a faite à retaper sa propre demeure, une veille maison de campagne qui continue encore, pièce par pièce, de parfaire sa beauté.

En changeant de voie, Joseph Émil Turcotte a changé de tempo. Loin des échéanciers serrés, il passe en moyenne trois mois pour élaborer un modèle, un mois de fabrication pour chaque pièce et un ou deux jours pour la livraison du meuble, dont il se charge lui-même.

Quant au style, il n’est « ni moderne, ni contemporain », clame-t-il. « D’ailleurs, je ne sais pas la différence entre les deux. » Pour lui, tout est une question de sentiment et d’ambiance. « C’est mon style à moi, mais, à savoir pourquoi mes meubles ont ce style, je n’en ai aucune idée. Je fais des meubles que j’apprécie. »

Hors des sentiers battus, il signe des créations élancées, épurées et aériennes, sans pour autant négliger la dimension pratique de l’objet. « J’aime alléger les structures et créer des meubles qui paraissent fragiles mais qui ne le sont pas. Mes meubles ont un aspect très léger et une stabilité sans compromis. » Et, pour s’inspirer, le cadre bucolique dans lequel il a installé ses pénates est souverain. « Nous sommes en milieu agricole, entourés de vaches et de chevreuils » ; ce n’est donc pas un hasard si les pieds de certains meubles rappellent des pattes de vache.

Une fois son idée en tête, l’artisan se laisse guider selon ses envies, qu’il s’agisse d’ensembles de chambre à coucher, de tables de cuisine, de meubles d’appoint, de boîtes, d’écritoires… Ainsi, ses pièces s’intègrent dans des séries où il peut explorer à sa guise certaines formes et certaines techniques de construction : « Lorsque je suis énergisé par une idée, je me vide le coeur, j’en fais plusieurs, puis je passe à autre chose. »

Pour concevoir sa série d’horloges, son modèle de départ a par exemple été une vieille horloge du XVIIIe siècle. « J’adore ces horloges de parquet [«horloges grands-pères»], mais elles sont imposantes et impressionnantes. » Alors, il les redessine, tout en préservant les proportions d’origine. Qu’on ne s’y trompe : leur but n’est pas de donner l’heure, d’ailleurs, « personne n’a besoin d’une horloge chez soi ». Il s’agit avant tout d’avoir un bel objet, une sculpture en mouvement alliant le sonore et le visuel, le statique et le temporel : un objet de contrastes, à l’image du monde qui l’anime.

Quant aux couleurs, Joseph Émil Turcotte aime les jeux de textures et de couleurs, des bois sombres aux bois clairs en passant par la couleur pourpre de bois exotiques, tout en explorant l’évolution des matières. « Sur une période de 10 à 30 ans, les couleurs s’atténuent et se transforment. Une de mes horloges a une face en cuivre et des bois rouges comme le jatoba et l’amarante. Avec l’oxydation et le temps, l’horloge, aujourd’hui toute rouge, deviendra brun chocolat dans 30 ans. » Simple coquetterie ? Loin de là, car, à travers ses meubles, l’ébéniste cherche à traverser les âges. « J’aime qu’il y ait une évolution de la pièce, j’aime savoir qu’elle va mûrir et se transformer. Mon objectif est de faire des antiquités en devenir, des meubles qui vont survivre et passer les générations. »

Quant à savoir s’il envisage de faire croître sa petite entreprise, sa réponse est catégorique. « Constamment, des manufacturiers m’approchent pour que je fasse des pièces pour eux et que je reproduise mes meubles à la chaîne. Ça reviendrait à changer complètement ma vocation, fabriquer plus rapidement des choses à rabais avec des bois moins dispendieux et des techniques de travail moins soignées. Ça ne m’intéresse absolument pas. Mon avenir, c’est de rester ce que je suis en ce moment. »

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