La vie de quartier entre les vieux murs

Caroline Décoste Collaboration spéciale
Le secteur Vieux-Québec–Cap-Blanc–Colline-Parlementaire, selon le conseil de quartier, se divise en trois sous-secteurs : la Haute-Ville, délimitée par les fortifications, la Basse-Ville, en sandwich entre la falaise et le fleuve, et le Cap-Blanc, prolongation de la Basse-Ville jusqu’à la côte Gilmour.
Photo: Renaud Philippe - Le Devoir Le secteur Vieux-Québec–Cap-Blanc–Colline-Parlementaire, selon le conseil de quartier, se divise en trois sous-secteurs : la Haute-Ville, délimitée par les fortifications, la Basse-Ville, en sandwich entre la falaise et le fleuve, et le Cap-Blanc, prolongation de la Basse-Ville jusqu’à la côte Gilmour.

Ce texte fait partie du cahier spécial Habitation - Mars 2014

On dit du Vieux-Québec qu’il est peuplé d’Américains qui ne sont jamais là, d’hôtels illégaux et de « trappes à touristes » de toutes sortes. Plusieurs habitants d’autres quartiers centraux de Québec haussent un sourcil quand on parle de la vie intra-muros. Pourtant, en ses murs habitent des résidants qui éprouvent pour leur quartier un vrai attachement. Oui, il y a une vie derrière les façades.

« C’est le Vieux-Québec qui m’a choisie. Mon conjoint et moi cherchions un grand appartement en Haute-Ville. À huit mois de grossesse, j’emménageais dans une minuscule rue derrière le château Frontenac », raconte Sonia Plourde, créatrice de mode et maman de deux jeunes enfants, qui habite le quartier depuis plus de 4 ans. Même chose pour Louis Germain, qui se dit « amoureux du Vieux-Québec ». Ce résidant de longue date, membre fondateur du Comité des citoyens du Vieux-Québec, a pourtant grandi dans Montcalm. « Les amis de mes parents et ma famille habitaient intra-muros : toutes les fins de semaine, j’allais jouer dans le parc des Gouverneurs. »

 

Au-delà des souvenirs d’enfance, ce qui a poussé Louis Germain à s’établir dans le quartier, c’est sa richesse historique et le charme de « vivre au coeur de l’Amérique française ». Il croit lui aussi que les familles y ont leur place, même qu’elles gagneraient à être plus nombreuses : « Il y a des gens qui pensent qu’on ne peut pas élever des enfants dans le Vieux-Québec. Nous, on en a élevé quatre et ils n’auraient pas voulu grandir ailleurs. » Sonia Plourde illustre la même pensée de façon poétique : « Mes enfants grandissent près d’un château et voient des chevaux tous les jours. Imaginez quels beaux souvenirs ils auront ! »

 

En plus de la poésie du décor, vivre dans le Vieux-Québec comporte aussi un aspect pratique… surtout quand on est à pied. « Trouvez-moi un autre endroit en ville où on peut se vêtir, acheter des croissants et aller à la quincaillerie, tout ça en cinq minutes à pied ! », défie Louis Germain en souriant. Et le stationnement ? « Je n’[ai jamais eu de voiture], alors ce n’est pas un problème pour moi. Je n’ai même pas de permis ! C’est simplement une façon différente de vivre », expose Sonia Plourde. L’anecdote aurait de quoi surprendre les mordus du volant : pour accoucher, les deux fois, la créatrice de mode s’est rendue à l’hôpital… en taxi !

 

Bon voisinage

 

Habiter près du château Frontenac, dont on dit qu’il est l’hôtel le plus photographié du monde, signifie croiser beaucoup, beaucoup de touristes, dont plusieurs à la recherche de leur chemin.

 

Irritant ? « J’aime mieux une mer de touristes souriants qu’une mer de travailleurs pressés ! », s’exclame Sonia Plourde. « Ils sont en vacances, ils sont toujours de bonne humeur. Les aider fait partie de l’expérience de vivre en ville, et c’est important d’être accueillant. » Louis Germain, le résidant au long cours, n’est pas non plus las des touristes : « Un touriste qui vient ici, il n’est pas ennuyeux, et il est bien moins dérangeant qu’une tondeuse en banlieue ! »

 

Le touriste se transforme même parfois en résidant. C’est le cas de Pamela MacNaughtan, une journaliste et blogueuse voyage originaire de l’Ontario qui a passé les quatre dernières années à faire le tour du monde. C’est finalement dans le Vieux-Québec qu’elle a décidé de poser ses valises pour de bon. Elle y a trouvé ce qu’elle aime le plus : l’histoire, une architecture majestueuse, des découvertes tous les coins de rue. « Chaque fois que j’emprunte une rue, j’y vois quelque chose à immortaliser avec ma caméra. J’ai le sentiment d’habiter un village, mais dans une grande ville. »

 

D’après Evelyn Péladeau, agente immobilière dont le portefeuille se concentre dans le Vieux-Québec, la tendance à l’achat par un investisseur est à la hausse. En 2013, madame Péladeau a fait affaire avec bon nombre d’investisseurs étrangers, principalement des Européens et des Asiatiques, qui cherchaient soit des édifices commerciaux (comme des hôtels), soit des immeubles à fonction résidentielle (divisés en condominiums). Le phénomène de l’Américain à la recherche d’un pied-à-terre n’est pas un mythe : ils sont encore nombreux à acheter une propriété et à l’habiter de façon temporaire seulement.

 

Derrière la carte postale

 

La vie intra-muros dans un décor enchanteur n’est pourtant pas idyllique tous les jours. « Depuis 30 ans, le quartier a beaucoup changé », confie Louis Germain. Il ne cache pas une certaine nostalgie : « La vie nocturne a migré, notamment vers Saint-Jean-Baptiste, Saint-Roch et Grande Allée. N’empêche que le quartier est encore désirable ! Ce qu’il faut, c’est le garder vivant. » Les habitants vieillissent, le fossé social se creuse et le quartier peine à attirer les jeunes familles.

 

Pourtant, tous veulent préserver la mixité sociale dans le Vieux-Québec.

 

« Il devrait y avoir des incitatifs de la part de la Ville à vivre dans le Vieux-Québec. À commencer par le transport en commun, à mon avis : c’est le quartier touristique, et c’est le plus mal desservi en ville ! Plusieurs se découragent de vivre ici, on peut les comprendre », se désole Sonia Plourde. Afin d’encourager les résidants à se voisiner, le Comité des citoyens a organisé l’an dernier, pour la première fois, une fête de quartier. L’initiative sera probablement répétée en 2014, car le désir d’animer le quartier autrement que par les grands événements est là.

 

Commerçants, résidants et même plusieurs élus désirent conserver la vocation résidentielle de ce quartier qui, bien avant d’être immortalisé sur les cartes postales et inscrit sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, était le berceau de la colonisation française en Amérique.

 

Collaboration spéciale

 

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ÉTAT DU MARCHÉ IMMOBILIER

 

En 2012-2013 pour toute la Haute-Ville (comprenant les quartiers du Vieux-Québec, Saint-Jean- Baptiste et Montcalm) :

 

275 000 $ prix médian des copropriétés, soit le prix le plus cher de la région métropolitaine de recensement de Québec ;

 

527 000 $ prix médian des propriétés unifamiliales soit le double du prix médian de tout le territoire (à l’exception de Sainte-Foy) ;

 

21 % des propriétaires n’habitent pas leur copropriété de façon permanente (moyenne de la région de 16 %).


Source : Société canadienne d’hypothèques et de logement, « Québec et ses secteurs : des tendances diversifiées » et « Québec : vision et repères pour 2014 », 26 novembre 2013.

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LES BONNES ADRESSES DES RÉSIDANTS

Chez Temporel
25, rue Couillard

Si un endroit mérite le titre d’institution dans le Vieux-Québec, c’est bien le café Chez Temporel, qui a vu passer nombre d’artistes, écrivains et intellectuels. Malgré un changement de propriétaire, ce café vieux de 40 ans a conservé son âme d’antan.

Pub Saint-Alexandre
1087, rue Saint-Jean

Ce pub anglais ravit les amateurs de jazz et de bières de microbrasseries depuis près de 30 ans. Ses murs ont toute une histoire : de 1946 à 1987, le bâtiment a hébergé la taverne Coloniale, repaire des étudiants de l’université.

Épicerie de la rue Couillard
27, rue Couillard

Pour des sandwichs, plats préparés et desserts maison, c’est à l’épicerie Couillard que l’on passe dans le quartier (en revenant de Chez Temporel, par exemple). La sélection de bières de microbrasseries et de produits du terroir vaut aussi le (minuscule) détour.

Bar Sainte-Angèle
26, rue Sainte-Angèle

Pour tomber sur ce bar, de deux choses l’une : soit on connaît l’adresse exacte, soit on pousse la minuscule porte bien cachée par accident. On y trouve toujours l’atmosphère feutrée et la longue carte des cocktails classiques à savourer sur fond de jazz live.

 

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UN PROJET QUI FAIT JASER

 

Fin février, le Comité populaire Saint-Jean-Baptiste a rendu public le projet de coopérative d’habitation La Contrescarpe, qui désire s’implanter sur le terrain vacant de l’ancienne école primaire Saint-Louis-de-Gonzague, autrefois destinés à l’agrandissement de l’Hôtel-Dieu. La coopérative se

 

diviserait à parts égales en loyers subventionnés et en logements réguliers et incluerait un CPE et des services communautaires, le tout afin d’attirer les familles à revenus faibles et moyens dans le Vieux- Québec. Présenté en séance du conseil municipal, le projet a toutefois été rejeté par le maire, Régis Labeaume. Le comité populaire et le groupe derrière la coopérative désirent maintenant en faire un enjeu électoral.

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