A-t-on l’architecture qu’on mérite?

Normand Thériault Collaboration spéciale
Le Musée Guggenheim, à Bilbao
Photo: Agence France-Presse (photo) Le Musée Guggenheim, à Bilbao

Ce texte fait partie du cahier spécial Habitation septembre 2013

Bilbao est une petite ville industrielle du nord de l’Espagne envers laquelle nul ne s’imposait une obligation, celle de s’y arrêter, et encore moins d’y séjourner : qui visiterait un lieu qui fut longtemps un simple port industriel, aux 15 kilomètres de berge, quand à proximité se trouve une côte, la cantabrique, accidentée, et de ce fait établie comme un haut lieu de nature ?

 

Mais cela a changé. Et, aujourd’hui, plus d’un et d’une qui se rend dans le sud de la France, ou en Espagne, s’accorde le plaisir de faire un arrêt sur les bords de la Nervion Ibaia, là où le Musée Guggenheim, de l’architecte canadien Frank Geary, est devenu un incontournable du paysage muséal et architectural. Une seule construction, donc, et une ville renaît.

 

Aux antipodes, dans un pays immense, deux fois ou presque la taille de l’Europe, on a là désert et autres sites de nature. Mais l’Australie est loin, à portée de vols intercontinentaux interminables, et fait ainsi hésiter le touriste occasionnel d’y établir une escale : tous ne sont pas des amateurs inconditionnels des koalas et autres kangourous.

 

Une réalisation intrigue toutefois, et qui va à Sydney rapportera obligatoirement une photographie où l’Opéra de la ville s’imposera au fond de la baie. La double structure en voiles qu’a dessinée le Danois Jørn Utzon est une oeuvre majeure de l’architecture contemporaine.

 

Et on pourra ainsi inscrire une carte de ces villes « qui valent le détour » (comme dirait un auteur du Guide Michelin) et alors s’arrêter à Nouméa, dans cette petite île du Pacifique qu’est la Nouvelle-Calédonie, pour y visiter le Centre culturel Tjibaou qu’a conçu, pour le dernier chantier du double septennat de François Mitterrand, Renzo Piano, l’homme derrière le Centre Pompidou, le Musée Paul-Klee à Berne et la Fondation De Menil à Houston.

 

L’après-Turcot

 

Une ville, ce n’est pas qu’un lieu de services, d’échanges et d’habitation. Aussi, qui regarde de l’autre côté du fleuve, étant sur une rive sud, et voit apparaître une masse grise, au-dessus du fleuve qui borde Montréal, pourrait demander qu’on lui identifie cet édifice aux derniers étages dont les murs sont aveugles. On lui dira que c’est le centre de recherche d’un hôpital universitaire, que des labos sont des espaces clos, et ainsi de suite, s’excusant presque de constater que le Vieux-Montréal est visuellement bordé par un édifice sans âme, qui met à mal un hôtel de ville, un Centre Bonsecours ou un musée comme Pointe-à-Callière.

 

Heureusement, à celui-là on pourra raconter que pourrait naître l’espoir. Dans ce secteur, beaucoup d’interventions construites sont à venir. Et demain, même si demain est souvent loin, les structures de béton que sont l’autoroute Bonaventure et l’échangeur Turcot seront en effet disparues, ayant été mises à plat ces réalisations qui permettaient aux ingénieurs de jouer alors de la règle à calcul et aux entrepreneurs de déverser à la tonne le béton et autres matériaux composites.

 

Et plus tard devraient donc se retrouver là des autoroutes urbaines qui ne seraient ni des tranchées, comme la Décarie, ni des structures surélevées, comme la Métropolitaine. Mais quoi encore ? Nul ne le sait, comme tous ignorent si l’autre pont, celui qui viendra en lieu et place de l’actuel Champlain, sera plus qu’un simple assemblage de béton, d’asphalte et de métal, un outil utilitaire qui demandera au regard de se porter ailleurs.

 

Tout un quartier

 

Ainsi, à ce jour, le monument le plus marquant de la métropole québécoise demeure souvent sa montagne (avec ou sans croix) et son lieu le plus visité est toujours un oratoire. Bien sûr, il y a quelques inscriptions notables dans la trame urbaine, mais, même si le bassin du port voit s’y glisser plusieurs inscriptions récentes, qui s’y rendra, qui en parlera comme on l’a fait pour l’Habitat 67 de Moishe Safdie ?

 

Pourtant, à Montréal, ces jours-ci, on construit, même si, est-il question d’architecture résidentielle, on est toujours dans l’attente de cet édifice ou d’un ensemble qui aille plus loin que ce que le canon industriel permet.

 

Attente, donc. Et on jettera ainsi un regard sur la proposition architecturale que déposera le cabinet Cardinal Hardy, lui qui vient de recevoir de l’Université de Montréal le mandat d’aménager, de dessiner et de façonner un nouveau quartier complet, là où s’étendait jusqu’ici une simple gare de triage pour une société ferroviaire : a-t-on toutefois donné les moyens aux architectes de faire plus en ce nouvel Outremont qu’un simple assemblage banal de rues et de constructions, dont l’effet final ne serait atténué que par la présence d’arbres et de bouts de pelouse ?

 

Courage

 

En ces jours-ci, pour les promoteurs comme pour les artisans et les artistes de projets, il faut plus que de l’audace : il faut du courage. Car tous gardent en mémoire que l’inauguration de l’édifice plus qu’honnête qu’est celui de la Caisse de dépôt et placement, au coeur du Quartier international, a été soulignée en plus d’un lieu par l’étalage des coûts nécessités par sa construction.

 

Ainsi, y aurait-il en terre québécoise dépôt d’une charte des valeurs urbaines, là où qualité et oeuvre seraient inscrites comme critères premiers, que tout candidat aux prochaines élections municipales qui la soutiendrait se verrait sans doute dans plus d’une publication « crucifier » sur la place publique.

 

« Nés pour un petit pain », disait l’autre.