Du respect du patrimoine construit

Normand Thériault Collaboration spéciale
Photo: - Le Devoir

Ce texte fait partie du cahier spécial Habitation juin 2013

Il y eut au Québec un moment sombre. Vous souvenez-vous d’une crise causée par le verglas où tous se demandèrent pourquoi Hydro-­Québec, ce fleuron national, ne mettait pas en terre tous ses raccords électriques ? Et, à la même période, une Lise Bissonnette dénonçait dans ce journal le fait qu’on avait transformé la façade nord du Complexe ­Desjardins en une zone d’affichage. Depuis, quinze plus tard ou presque, le Québec s’est donné une charte du paysage. Et alors…

À l’approche de l’été, il est de mise d’opérer cet exercice que nos mères appelaient le « ménage du printemps ». Et de sortir alors tout le bataclan, de la ­serpillière à l’aspirateur, en passant par les chiffons et autres essuie-tout, et de faire disparaître les traces laissées par l’hiver, après ces jours de maisons closes.

Et dans les villes aussi les ménages se font, même s’il semble plus difficile de nettoyer à fond : on ne décrasse pas d’un coup de balai les poussières qui ­« traînent » dans les comptes publics !
 
Mais si les balais mécaniques et les multiples arroseuses peuvent avaler ou faire disparaître les poussières et autres déchets urbains, ils ne peuvent toutefois pas ôter de l’espace toutes les autres nuisances, surtout les visuelles, ne serait-ce que celles qu’imposent les signalisations urbaines et les diverses composantes du réseau des services.
 
Réseaux omniprésents

Sommes-nous donc dans la rue Saint-Grégoire, à Montréal, qu’il faille admettre que la trame des nuages n’est perceptible qu’en acceptant que le regard compose avec ces ­élévations verticales qui ont pour nom « poteaux » et ces ­tracés horizontaux qui s’appellent « fils ».

Et qui va en banlieue retrouve des ­conditions identiques. Si on explique la situation verdunoise en rappelant qu’il y a ­longtemps que ce secteur de la ville fut aménagé, au temps où fils électriques et alimentation de tramways dessinaient un réseau où la circulation aérienne était plus dense que celle au sol à un carrefour comme celui de Saint-Laurent et Sainte-Catherine, ­d’autres se demandent comment il se fait que l’aménagement de tous les nouveaux quartiers de la région 450 et des divers ­secteurs de développement immobilier de l’île même de Montréal ne passe pas par l’enfouissement des fils : la réponse ­donnée à l’époque, aux jours du célèbre verglas, était qu’il en aurait coûté 3500 $ de plus par résidence neuve pour ­opérer un tel enfouissement. Et qui vend des maisons semble ne point s’intéresser à ce qui se passe à l’extérieur du bâti.
 
Édifices défigurés

Nous avons l’art au Québec d’abîmer les paysages. Et en banlieue, indépendamment de la région où on se trouve, il semble que la formule « boulevard Taschereau » soit un modèle à succès. Quant aux Montréalais et Montréalaises qui feraient des gorges chaudes d’une telle pratique, « prudence », devrait-on leur dire : qu’ils et elles regardent le sort qui est réservé à leurs édifices publics.

Non seulement a-t-on débaptisé plus d’un monument, ce qui explique qu’un vénérable Forum est devenu un Centre Bell et qu’un terrain de tennis doit vivre avec une marque de commerce qui lui a été accolée, mais aussi les Bixi sont autant de machines à roues publicitaires et les stations de métro (Place-des-Arts en est un bon exemple), des lieux d’affichage public.

Et si ce n’était que cela. Des édifices, voulus à l’époque comme des monuments architecturaux, se transforment aujourd’hui en autant de sites que les Claude Néon et CBS semblent habiller : jetez un regard sur la Place des arts et vous devrez admettre que la Vitrine culturelle a moins de visibilité que les bannières qu’un FTA dépose sur les façades. Et voilà que Pointe-à-Callière transforme sa nouvelle Maison des marins en un billboard au graphisme affligeant.

Commercialisation

Et il n’y a pas que les établissements culturels qui « osent » une telle pratique. Et on pourrait même croire que la première vocation des espaces publics est de nature publicitaire : allons-nous laisser se « googliser » et s’« outlooker » villes, ­campagnes et autres lieux de nature ? Et qui nous dit qu’un jour ce qui est encore le boulevard René-Lévesque ne deviendra pas le « boulevard René-Lévesque-Canadian-Tire » ?

Nous vivons dans un monde où tout est commerce. Et il semblerait que l’activité commerciale a tous les droits, ceux-ci étant souvent concédés par la seule peur du vide.
 
Et, pendant que cela est, on se félicite d’avoir ici une charte du paysage et une loi sur la protection du patrimoine : quand, dans l’une ou l’autre de ces législations, inclura-t-on la préservation des espaces aériens ?

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