«Une ville dans la ville»

Normand Thériault Collaboration spéciale
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

On achève bien les chevaux, a-t-on déjà ainsi titré un film. Achèverons-nous bientôt un hippodrome? C'est ce que nous allons voir dans quelques années, quand Blue Bonnets et son immense superficie seront transformés en zone résidentielle. Montréal est devenu propriétaire de l'hippodrome: selon quelles normes architecturales et urbanistiques ce nouveau quartier urbain sera-il pensé et aménagé? Une longue saga débute.

C'était le vendredi 23 mars dernier. Le ministre des Finances du Québec et le maire de Montréal dévoilaient les détails d'une transaction qui confirmait que la Ville allait devenir propriétaire des terrains et des bâtiments de l'hippodrome Blue Bonnets.

Selon Raymond Bachand, la transaction s'avérerait profitable pour la Ville: elle pourrait retirer de la vente des terrains des sommes que le ministre évaluait à 125 millions de dollars. Pour le maire, ce lieu d'une superficie de 43,5 hectares offrira une occasion rêvée de faire surgir une nouvelle ville: «Une ville dans la ville », disait alors Gérald Tremblay, avant d'ajouter que « nous allons créer un des quartiers les plus attrayants en Amérique du Nord».

Et, pour démontrer la véracité de ses dires et le sérieux que son administration accorde à ce projet, ne dévoilait-on pas dans la foulée qu'un concours international serait lancé dès l'étape de la planification pour concevoir le design général de l'ensemble?

8000 nouveaux logements!

Le futur site d'aménagement est en effet fort vaste: on parle ici de 5000 à 8000 nouveaux logements. Et la Ville étant actionnaire, on prévoit que, de ce nombre, 30 % d'entre eux seront définis comme sociaux et abordables.

Et il n'y a pas que des logements qui soient ici à intégrer : on parle de permettre la prolongation du boulevard Cavendish, lui permettant ainsi de franchir la voie ferrée qui fait barrière dans ce secteur entre la partie nord et la partie sud du secteur. Conséquence? Il y aura désormais une possibilité, pour qui vient d'Ottawa et de Toronto par l'autoroute 20, comme pour qui vient de l'aéroport par la 720, d'éviter le point d'embouteillage perpétuel qu'est le rond-point Décarie. Et la montée dans l'autre sens sera d'ailleurs aussi possible.

Et ce n'est pas tout. Tout Montréal-Ouest comme les quartiers environnants, de Notre-Dame-de-Grâce à Côte-Saint-Luc, devront s'attendre à vivre avec une circulation automobile qui débordera inévitablement dans leurs artères.

Quant au site lui-même, comment sera-t-il aménagé pour « survivre » à une affluence automobile qu'on peut prévoir atteindre à tout le moins 50 % de celle qui fait que, soir et matin, comme le jour et le week-end, l'autoroute Décarie et le boulevard Métropolitain ressemblent plus à des stationnements qu'à des voies de circulation rapide?

«Dépenses» et design

Et ce n'est là qu'un problème. Cette «ville dans la ville» sera-t-elle vraiment un modèle urbanistique à l'architecture exemplaire? Car on sait que, lorsque viendra le temps de construire là, comme il est habituel dans tout projet public, ce seront les normes comptables qui auront prépondérance dans l'établissement des budgets. Souvenons-nous des CHUM et CUSM, où il a été plus question des dépenses admises que des définitions architecturales des espaces. Et regardons aussi ce qui se passe dans le Vieux-Montréal, où le secteur du Nouveau Havre en inquiète plus d'un, lorsqu'une personne est mise devant la proposition d'ensemble.

Mais Montréal a, avec cette nouvelle acquisition d'espaces, une chance unique de faire une réalisation modèle. Si Habitat 67 a marqué l'histoire, pour le malheur de quelques-uns et quelques-unes qui craignent tout ce qui sort des sentiers battus, d'autres profiteront toutefois de l'existence d'un tel ensemble pour rappeler le fait d'un dépassement de coûts lors de cette réalisation dans les années 60, au temps où Montréal se voyait toujours comme une capitale à l'échelle mondiale.

Où est l'espoir? Montréal a été reconnu par l'UNESCO comme ville de design. Et la ville a, avec ce futur développement immobilier, l'occasion de faire la preuve que cette affirmation peut s'afficher ailleurs que sur les bannières. Et la réussite qu'est le Quartier international démontre qu'une architecture et un design de qualité sont des investissements rentables.

Verrons-nous demain des gens franchir de grandes distances pour visiter un nouveau quartier qui témoigne qu'habitat et architecture sont des termes compatibles?