Saveurs - L'Inde ivre de son vin

Nashik, État du Maharashtra — Sans les manguiers qui trônent à l'entrée de l'exploitation, on se croirait presque dans une région viticole européenne. À quatre heures de route de Bombay, Sula Vineyards est un des trois principaux vignobles indiens. Cent vingt hectares de vignes, une unité de production dernier cri et 550 000 bouteilles produites l'an dernier. Sauvignon, chenin, cabernet, zinfandel ou encore syrah: les cépages ont tous été importés de France et de Californie.

Sula Vineyards fabrique même du vin mousseux «selon la méthode champenoise», précise le propriétaire, Rajeev Samant, attablé autour d'un verre de rosé sur la terrasse de son tasting bar ultramoderne, avec vue sur les vignes.

Fondé il y a seulement six ans, le domaine connaît une croissance phénoménale, symptomatique de l'émergence de l'Inde comme un nouveau marché pour le vin. «Notre production double chaque année, explique Rajeev Samant. Je viens à peine de construire pour 700 000 litres de cuves que je suis déjà en train d'attaquer les prochaines, d'une capacité équivalente.»

Objectif pour 2005: un million de bouteilles. Impressionnant lorsqu'on sait que les premières vendanges, en 1999, n'avaient donné que 12 000 litres... «Ils ont réussi à faire très vite et très bien», estime Valérie Aigron, une Française qui travaille chez Sula Vineyards depuis fin 2003. Seul souci: «Les ventes s'envolent trop vite... Il ne faut pas que la croissance compromette la qualité.»

Dopé par l'émergence d'une classe moyenne de plus en plus friande de modes étrangères, le marché indien du vin croît en effet de 25 à 30 % par an. Une aubaine pour les quelques producteurs locaux, qui profitent en outre des droits de douanes exorbitants — entre 100 et 240 % — imposés aux vins importés... que seuls les hôtels cinq étoiles peuvent se payer.

Si le marché reste minuscule, moins de 10 ml par habitant et par an (en France: 57 litres), le potentiel est énorme étant donné la taille de ce pays-continent. Il suffirait en effet que 1 % de la population se mette à boire du vin pour obtenir un marché de dix millions de consommateurs. Alléchée, la Sopexa, organisme français spécialisé dans la promotion de l'agroalimentaire à l'étranger, vient d'ailleurs d'ouvrir un bureau à New Delhi.

Étiquettes design

Aujourd'hui troisième producteur du pays, Sula Vineyards est une success story étonnante. Diplômé de Stanford, aux États-Unis, Rajeev Samant était à l'origine directeur financier dans la Silicon Valley. «Lassé par la vie d'entreprise», il rentre au pays, en 1997, avec l'idée de mettre à profit les terres familiales situées à Nashik, ville sainte de l'hindouisme, qui est aussi la capitale indienne du raisin. «Je me suis alors demandé pourquoi personne n'avait jamais tenté de planter des variétés pour faire du vin», raconte-t-il.

Les analyses effectuées par un laboratoire américain spécialisé confirment son intuition: à 600 mètres d'altitude, avec un climat tempéré, le lieu semble approprié. Fort des conseils d'un consultant californien, il importe la machinerie et plante les premières vignes dès 1998. Aujourd'hui, le vignoble affiche un chiffre d'affaires de 3,5 millions d'euros.

Grâce à ses étiquettes design et à sa politique marketing dynamique, Sula Vineyards a réussi à s'emparer de «plus de 20 % des parts du marché national, distribué pour moitié dans les restaurants et les hôtels cinq étoiles», explique le directeur ventes et marketing, Ajay Pinto.

«C'est un marché très jeune, il faut éduquer les consommateurs, ajoute-t-il. Nous organisons sans cesse des dégustations dans les hôtels et les restaurants. Le vin est un produit qui séduit les jeunes aisés et les femmes, qui trouvent enfin un alcool socialement acceptable.» Le week-end, la haute société de Bombay vient s'initier chez le viticulteur.