Decca 77: une dizaine de chapelets pour un purgatoire

L’ex-Circo, devenu le Decca 77. Si en apparence presque rien n’a changé, des boiseries, du granit ou du plancher de bois franc, le côté pompeux de l’ancien restaurant est chose du passé. Un service courtois et affable, sans qu’il soit hautain
Photo: Jacques Grenier L’ex-Circo, devenu le Decca 77. Si en apparence presque rien n’a changé, des boiseries, du granit ou du plancher de bois franc, le côté pompeux de l’ancien restaurant est chose du passé. Un service courtois et affable, sans qu’il soit hautain

Il m'arrive parfois d'être en avance lors d'un dîner au restaurant et, comme ce fut le cas cette fois-ci, de me poster devant l'entrée, «incognito», pour reluquer. J'avais donné rendez-vous à mon invitée vers midi dans l'ex-Circo, rebaptisé depuis peu Decca 77. Il faut y voir un jeu de mots ou un clin d'oeil aux dieux des chiffres ou à la déesse du bien manger bénis par les Grecs. «Decca» signifiant en grec «10» et 77 étant la deuxième partie de l'adresse de ce restaurant de la rue Drummond.

Arrivant tout droit d'Ottawa, comme dans la chanson de Jean Leloup, Lyria était resplendissante dans une robe aussi légère que l'été, illuminant de beauté mon entourage. Cette épicurienne en herbe savoure depuis toujours une cuisine caméléon rustique, inspirée du sud de la France, et la cuisine-cocktail des ambassades dans le quartier chic et bourgeois d'Aylmer.

Si rien ou presque n'a changé en apparence, des boiseries, du granit ou du plancher de bois franc, le côté pompeux de l'ancien restaurant est chose du passé. Un service courtois et affable sans qu'il soit hautain est désormais implanté au même titre qu'une cuisine revisitée tant en présentation qu'en saveurs et découvertes.

Les places sont difficilement occupées dans les restaurants le midi, et les restaurants montréalais proposent des menus fort sympathiques qui oscillent entre 25 $ et 35 $, comme nulle part ailleurs dans le monde, le tout dans une ambiance de féroce compétition.

Charmée par les lieux, l'éclairage, la qualité de présentation de la table, l'ordre et le bon pain, Lyria commande sans tarder une salade de tomates au homard et, ensuite, une bavette de Kobe dont notre serveur assurait la provenance. Pour ma part, je choisis la tartine au fleuron et l'agneau rôti, jus au lait de coco, en plat principal.

Une très belle carte des vins laisse l'envie nous gagner et offre autant des vins au verre à prix abordables que de grands Tignanello, Cheval Blanc, ou autres vins du Nouveau Monde.

La salade de Lyria joliment présentée offre un mélange de goût et de subtilité parfaite, que le vin de banyuls présent au déglaçage du homard vient enrichir. Les petites tomates complètent l'ensemble et ajoutent la fraîcheur nécessaire au plat. Mon plat d'entrée est une version revue et corrigée de la tartiflette, ou encore de la raclette, faite cette fois avec un fromage plus fin: le fleuron. Là aussi une jolie présentation laissant découvrir une belle céramique et qui ne masque en rien le fleuron et la salade de haricots lingots, un peu trop croquants néanmoins, servie en accompagnement.

J'expliquai à Lyria comment, dans la région de Kobe au Japon, le boeuf est louangé et, plus encore, traité de façon royale, alors qu'on l'engraisse à la bière et aux oeufs avant de le masser. Tout cela facilite le persillage de la viande et son goût si recherché à travers la planète.

Malgré la demande d'une viande saignante, la bavette arrive trop cuite mais tendre. Sitôt arrivée, sitôt repartie, car le chef s'est aperçu dans le temps de le dire de sa bévue et y a remédié d'emblée. Il envoie cette fois la viande parfaitement cuite et merveilleuse au goût, avec le suave parfum de la truffe d'été que l'on retrouvait dans la sauce. Lyria en fut ravie et moi tout autant. Pour avoir choisi l'agneau, je m'attendais à une viande juteuse et tendre issue du Québec, mais reçu plutôt une viande dure qui ne ressemblait en rien à l'agneau de Charlevoix ou celui du KRT.

La carte du midi change et évolue de façon régulière. Elle propose différents desserts, dont un risotto au chocolat qui nous rend hésitants et perplexes. Le chef, originaire de l'Abitibi, a la bougeotte des voyages et il faut espérer qu'il restera assez longtemps dans la place pour s'exprimer à sa guise malgré quelques faux-pas «acceptables» au début. L'Alsace étoilée à Londres, Lumière à Vancouver, Boulud à New York ou Trotter à Chicago ne sont que des exemples de ses différents passages dans les cuisines des différents continents.

Les deux excellentes soupes froides d'abricots et glace au chocolat, servies au dessert, terminent de façon agréable ce repas teinté de promesses et d'ambitions. Pour une fois, on ne tombe pas dans le laxisme facile de plats vendus à l'avance. La cuisine, le dosage de la musique et le professionnalisme du personnel laissent présager d'une grande future table dans le quartier des affaires.

Avec son chapeau Tilley qui lui va à ravir, Lyria, heureuse, est repartie comme une fille d'Ottawa mais, cette fois, elle reste à Montréal.

- Plus: un renouveau dans la cuisine et une ambiance pro mais décontractée

- Moins: le manque de visibilité de l'extérieur et les petites fautes de parcours

- Prix payé pour deux avec 2 verres de vin, 1 bouteille d'eau, 2 cafés avec taxes mais avant service: 100,07$

Philippe Mollé est conseiller en alimentation

Decca 77

1077, rue Drummond

Montréal, (514) 934-1077